présentation des peintures synchronistiques

lundi, mars 05, 2018

Les souvenirs heureux

« J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse, puis j'ai perdu la mer, tous les luxes alors m'ont paru gris, la misère intolérable. » Noces, Albert Camus.
Gilles Chambon, Souvenirs heureux, huile sur toile 120 x 145 cm, 2018
Le vrai paradis n’existe que dans le vif de nos souvenirs heureux : ceux de la jeunesse et du corps flexible où circule la sève. Ceux des désirs ardents, pleins de langueur et d’aventure mêlés. 
Au bord de l’eau nous exposions alors nos chairs, et nous nous rapprochions pour mieux nous désirer. Nous rêvions aussi de jonques paresseuses, de filles exotiques aux coquetteries étranges, et d’îles paradisiaques cernées d’azur liquide. 

Ce paradis rêvé du bord de l’eau se cristallise dans mon tableau synchronistique sur fond des notes musicales ambrées de « Chanson nègre II » de Picabia :

Francis Picabia « Chanson nègre II », 1913, aquarelle sur panneau 55,6 x 65,7 cm, Met N.Y.

Le groupe de baigneurs, les filles exotiques, et l’île paradisiaque sont issus de trois œuvres d’André Maire :

Les Baigneurs, 1937, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts, Orléans
"Venise, Composition", 1977, huile sur isorel, 60 x 92cm
"La plage de Niatrang" (Vietnam), Gouache 50 x 65cm, 1955

Enfin, sur la droite, flotte l’estampe du groupe de baigneurs le plus fameux de Paul Cézanne :

Cézanne, "Baigneurs", 1890-91, huile sur toile 54,2 × 66,5 cm, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg 

jeudi, février 22, 2018

Le songe d'Orphée, distingué au Grand Palais

Dans le cadre de "ART CAPIAL" 2018, le "Songe d'Orphée..." de G. Chambon exposé au Salon des Artistes français
Le Grand Palais a été construit entre 1898 et 1900 par la Société des Artistes Français pour accueillir les salons et manifestations artistiques. Voici d'abord le résumé de son histoire, en images.



À partir de 1900, il remplaça le Palais de l'Industrie:
Le Palais de l'Industrie, détail d'une gravure montrant Paris en 1860
Situé au même endroit, celui-ci avait été construit en 1855 pour l'Exposition Universelle, et les salons artistiques s'y déroulaient précédemment :

- Salon des Artistes français qui remplaça en 1881 le Salon de Peinture et de Sculpture (1725-1880), lui-même succédant à "l'Exposition" de l'Académie royale, qui se tenait depuis 1673 à l'initiative de Colbert;

- Salon des refusés (1863-1886);

- Et Salon des Indépendants (à partir de 1884).

Depuis 2000, la FIAC se tient aussi sous la verrière du Grand Palais, et depuis 2006, Art Capital y regroupe chaque année le Salon de Artistes français, le Salon des Indépendants, le Salon Comparaisons (né en 1956), et le Salon du dessin et de la peinture à l'eau.

Au XIXe siècle, de nombreux peintres de renom ont participé au salon officiel et ont reçus des distinctions : par exemple Delacroix, Courbet, et Manet. Courbet et Manet ont aussi participé au salon des refusés pour leurs œuvres non acceptées au salon officiel (la plus célèbre étant le déjeuner sur l'herbe de Manet).

Aujourd'hui la Société des Artistes français continue chaque année à réunir un jury, d'abord pour sélectionner des œuvres (plus de 600), puis pour attribuer des médailles à certaines d'entre elles... En février 2018, le jury a attribué à mon tableau "Le songe d'Orphée, ou les funérailles de la Licorne" une médaille de bronze.

Je suis donc très fier d'inscrire aujourd'hui mon nom dans une lignée d'artistes qui ont témoigné depuis 350 ans de l'excellence de la peinture française, et dont le cœur continue de battre malgré les coup portés aux techniques d'expression picturale traditionnelles par les avatars médiatisés, subventionnés, et financiarisés de l'art post-duchampien.


vendredi, février 09, 2018

Isis

Gilles Chambon, La compassion d'Isis, huile sur toile 56x70cm, 2018
Isis, divinité de l’ancienne Egypte, sœur et épouse d’Osiris, est une déesse mystérieuse qui a traversé le temps. Isis, que l’on qualifiait de « Maîtresse de la vie », est un avatar de la grande déesse mère proto-historique, et représente les forces cachées de la Nature. Plutarque dit avoir vu l’inscription suivante sur le pavé du temple d’Isis à Saïs : " je suis tout ce qui a été, ce qui est, et qui sera, et nul d'entre les mortels n'a encore levé mon voile ".
Dans l’antiquité, la grande déesse égyptienne a été souvent assimilée et confondue avec plusieurs déesses gréco-romaines. Apulée parle d’elle en ces termes dans Les Métamorphoses ou l’Âne d’Or, au IIe siècle : 
« Je suis la Nature, mère des choses, maîtresse de tous les éléments, origine et principe des siècles, divinité suprême, reine des Mânes, première entre les habitants du ciel, type uniforme des dieux et des déesses. C’est moi dont la volonté gouverne les voûtes lumineuses du Ciel, les souffles salubres de l’Océan, le silence lugubre des Enfers.
Puissance unique, je suis par l’univers entier adorée sous plusieurs formes, avec des cérémonies diverses, avec mille noms différents. Les Phrygiens, premiers nés sur la terre, m’appellent la Déesse Mère de Pessinonte ; les Athéniens autochtones me nomment Minerve la Cécropienne ; chez les habitants de l’île de Chypre, je suis Vénus de Paphos ; chez les Crétois armés de l’arc, je suis Diane Dictynna ; chez les Siciliens qui parlent trois langues, Proserpine la stygienne ; chez les habitants d’Eleusis, l’antique Cérès. Les uns m’appellent Junon, d’autres Bellone ; ceux-ci Hécate, ceux-là la Déesse de Rhamnonte.
Mais ceux qui les premiers, sont éclairés par les rayons du Soleil naissant, les peuples de l’Ethiopie, de l’Asie et les Egyptiens, puissants par leur antique savoir, ceux-là seuls me rendent mon véritable culte et m’appellent de mon vrai nom : la reine Isis. » 

Au Moyen-âge, Isis est encore là, comme inventrice de l’agriculture chez Christine de Pisan, et probablement derrière les vierges noires, dont on trouve en Europe de nombreux lieux de culte, le plus célèbre en France étant Rocamadour. 

À la Renaissance, le Corpus Hermeticum, recueil de textes antiques remis à la mode, conduit à faire d’Isis la fille d’Hermès Trimégiste, détentrice de savoirs secrets. Par la suite, les érudits ont continué à s’intéresser à cette déesse ésotérique ; on la retrouve chez  Lully, Mozart, chez Villiers de L'Isle-Adam, ou chez Gérard de Nerval. Sous Napoléon, elle devient la patronne de Paris. Gérard Encausse, alias Papus, en 1890, nomme sa revue occultiste « Le voile d’Isis ».  De nos jours, le goût d’une Égypte imaginaire et ésotérique trouve encore des amateurs et donne à la figure d’Isis une dimension qui dépasse largement sa place originelle. 

J’ai voulu rendre un hommage pictural synchronistique à cette grande divinité archétypale. J’ai donc représenté une Isis compassionnelle, au centre d’un mystérieux univers, primordial et inchoatif. Ce décor est interprété d’une composition de Ladislas Kijno (étude sur les totems humides):

Ladislas Kinjo, Composition, 1982, acrylique sur toile 27 x 22 cm

Quant à mon Isis, je l’ai extraite de la célèbre Déploration sur le Christ mort, de Bronzino, qui est conservée au musée des Beaux-Arts de Besançon:
Agnolo Bronzino, La Déploration sur le Christ mort, c. 1540-1545, huile sur panneau 268 × 173 cm, Musée des beaux-arts et d'archéologie de Besançon
Bronzino y a représenté sept femmes autour du Christ, alors qu’elles ne sont normalement que trois ou quatre (La vierge Marie, Marie la femme de Cléophas – sœur de la vierge, Marie-Madeleine, et Marie-Salomé, femme de Zébédée). On ne sait qui sont ces autres femmes introduites par Bronzino dans sa Déploration. Mais il m’a semblé que la mystérieuse et noble jeune femme en rouge qui surplombe directement le visage du Christ, et dont la coiffure évoque les cornes qui ornaient la tête d’Isis, pouvait tout à fait personnifier la déesse égyptienne, qui, si l’on en croit ses admirateurs, assiste en secret depuis l’origine à tous les grands drames qui marquent l’histoire de l’humanité…

vendredi, janvier 19, 2018

La malédiction du centaure Nessus

Gilles Chambon, La malédiction du centaure Nessus, huile sur toile 54x65cm, 2018
Nessus, comme tous ses congénères, était parfois la proie de pulsions sexuelles violentes et irrépressibles. 

Il occupait dans la Grèce antique la paisible fonction de passeur au bord du fleuve Événos, chargeant sur son dos ceux qui souhaitaient traverser, contre rémunération. 
Jusqu’au jour maudit où Hercule vînt sur la berge et lui confia sa femme, la belle princesse Déjanire, pour la porter sur l’autre rive. Le contact des cuisses juvéniles sur l’échine du centaure ralluma sa lubricité, et il ne put résister : une fois de l’autre côté, il tenta d’abuser de sa cavalière. C’était sans compter sur la puissance et la promptitude du héros vainqueur des plus terribles monstres ; dans l’instant, Hercule saisit son arc et décocha au centaure une de ses flèches empoisonnées dans le sang de l’hydre. Touché, Nessus comprit qu’il était perdu, mais voulu par un stratagème entraîner le fils de Zeus dans la mort avec lui. Il portait sur ses épaules une légère tunique, qu’il ôta et trempa dans son sang envenimé par le poison. Puis il confia le vêtement à Déjanire, et lui demanda de l’offrir à Hercule son époux, le jour où elle commencerait à douter de sa fidélité. La tunique était censée opérer comme un filtre d’amour. Quand ce jour arriva, elle l’offrit à Hercule, qui la passa sans se méfier. Aussitôt il ressentit d’atroces douleurs et ne put retirer le tissu empoisonné qui collait à sa peau. Pour se libérer de ce mal insupportable, il finit par s’immoler dans les flammes d’un brasier. 

Cette légende, comme d’ailleurs celle du combat des Centaures et des Lapithes, nous rappelle que ces êtres hybrides, mi hommes mi chevaux, ont l’intelligence des humains, mais l’animalité primitive des étalons. Ils peuvent, comme Chiron, être de remarquables savants, mais lorsque les circonstances les y poussent, ils sont incapables de résister aux pulsions de leur partie animale, ce qui est à coup sûr pour eux une malédiction. Nessus en fait les frais, tué par le sang venimeux d’un autre monstre hybride, l’hydre de Lernes. Ce sang venimeux, qui par ricochet tue aussi Hercule, est une sorte de métaphore de la force animale, délétère quand elle ne peut être dominée.  


Dans mon tableau synchronistique, le centaure et sa cavalière sont inspirés d’une gravure de 1897 d’après un dessin de Rodin (fonds Goupil, Bordeaux):


Le paysage abstrait dans lequel ils évoluent (qui évoque pour moi le sang contaminé par le noir venin) est adapté d’une composition abstraite au pastel et à l’encre (31x23,5 cm, c. 1950), de Christine Boumeester:

vendredi, décembre 15, 2017

La vie rêvée

Gilles Chambon, "La vie rêvée", huile sur toile, 50 x 65 cm, 2017
Trois femmes empruntées à Gauguin, quoi de plus naturel pour peindre "la vie rêvée" ? Le maître de Pont-Aven, en partant à l’autre bout du monde en quête de paradis terrestre, a voulu faire de sa vie un rêve éveillé. Et la plupart de ses tableaux, loin d’être des descriptions fidèles de la vie polynésienne, sont en réalité de pures compositions oniriques. 

Les deux personnages de gauche de ma peinture viennent d’un tableau conservé au Samuel Courtauld Trust, peint en 1897, et qui s’intitule justement « Le rêve » (Te Rerioa en tahitien).

Gauguin, "Le rêve" (Te rerioa), 1897,  95 x 132 cm, Collection Courtauld, Londres

La jeune femme à cheval, sur la droite, vient d’une des dernières œuvres du maître : « Les cavaliers sur la plage » (1902); c'est une composition totalement onirique, inspirée par les courses de chevaux de Degas.
Gauguin, "Les cavaliers sur la plage", 1902, huile sur toile, 73 x 92 cm, collection privée

Ma triade féminine renvoie par ailleurs aux cultes anciens de la grande déesse-mère, souvent représentée comme une divinité à trois visages, en relation avec les trois phases de la lune ou les trois âges de la vie… De ces cultes disparus dérivent la sombre Hécate, ou encore les terribles Moires, mais aussi les trois Hespérides, gardiennes des pommes d’or, et plus près de nous, les trois Maries de la Mer, icônes chrétiennes qui se sont coulées dans un moule mystique beaucoup plus ancien.

Le paysage onirique où campent mes trois déesses rêvées, sort lui aussi du songe pictural d’une femme : il s’agit de Christine Boumeester (1904-1971), née un an après la mort de Gauguin. Gaston Bachelard, dans une préface à ses peintures, disait d’elle : « on l'imagine souriant doucement - ironiquement peut-être - quand les masses colorées sous ses yeux amusés croient pouvoir mettre en paix, dans la lumière du jour, les luttes violentes du monde de la nuit. »

Christine Boumeester,  Composition, 1968 Aquarelle 25,5 x 33,5 cm