présentation des peintures synchronistiques

dimanche, mars 18, 2018

LA CHASSE À LA LICORNE

Anonyme, Chasse mystique (Annonciation), 1515, Mersebourg, Allemagne
La licorne, plus qu’aucun autre animal réel ou mythique, a capté l’imagination humaine en Occident depuis l’antiquité, mais surtout du XIIe au XVIIe siècle, où elle a donné lieu à de nombreuses légendes, et où sa charge symbolique n’a cessé de s’amplifier (L’unicorne existe aussi dans la tradition chinoise, mais c’est une autre histoire, que je n’aborderai pas ici).

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UN ANIMAL EXOTIQUE À LA MORPHOLOGIE CHANGEANTE

En Occident, donc, la créature à une corne semble née d’une confusion faite par le médecin grec Ctésias, au IVe siècle av JC. 
Il rapporte en effet sur l’Inde des informations de deuxième ou troisième main, parmi lesquelles l’existence d’un animal qu’il nomme monocéros :  
« Il existe en Inde certains ânes sauvages qui sont aussi grands que des chevaux, et même plus grands. Leur corps est blanc, leur tête rouge foncé, et leurs yeux bleu foncé. Ils ont une corne sur le front, qui a environ un pied et demi [45 cm] de long. La poudre extraite de cette corne est administrée dans une potion qui protège contre les poisons». 

La confusion est sans doute faite entre le rhinocéros indien (dont la corne servait déjà de remède) et l’onagre sauvage ; son imagination a fait le reste…

Manuel Philes, De animalium proprietate (grec(1566), Paris, Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3401. 

Manuel Philes, De animalium proprietate (grec(1566), Paris, Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3401. 

Pier Candido Decembrio - Tierbuch - De omnium animalium natura- Rhinoceros - Monoceros Rome BAV Urb. lat. 276 - fol-41r le texte de ce manuscrit est de 1460, les illustrations ont été rapportées un siècle après

Par la suite, la morphologie de la licorne, ses mœurs, et son habitat vont beaucoup varier suivant les auteurs. Au XIIIe siècle, le « Livre des propriétés des choses » du franciscain Barthélemy l’Anglais, dit des unicornes que « Certaines ont un corps de cheval, une tête de cerf, une queue de sanglier, et ont une corne noire (...) On les appelle souvent monocéros ou monoceron. Une autre variété de licornes est appelée églisseron, c’est-à-dire chèvre cornue. Elle est grande et haute comme un cheval, mais semblable à un chevreuil ; sa corne est blanche et très pointue (...) Une autre espèce de licorne est semblable à un bœuf, tachée de taches blanches ; sa corne est noire et brune, et elle charge son adversaire comme le fait un taureau ». 
Chasse à la licorne, Bibliothèque Municipale de Douai, MS 711, Folio 4r

Licorne, Manuscrit XVIe s.,  Zürich, MS Rh hist 161, 

Licorne, Manuscrit écrit par le marin vénitien Michael de Rhodes, 1434 Institute and Museum of the History of Science, Florence

Licorne, Jacob van Maerlant, Der Naturen Bloeme Flandres ou Utrecht, c. 1450-1500,Koninklijke Bibliotheek, KB, 76 E 4, Folio 34r, La Haye

Jan Jonston, huit espèces de licornes, Historia Naturalis de Quadrupedibus… J. J. Schipperi, Amsterdam, 1657
Maerten de Vos, Licorne, 1572, huile sur panneau chêne 137x136,5cm Staatliches Museum Schwerin, Allemagne

On les fait habiter soit en Inde, soit en Afrique, soit en Arabie, soit même en Europe du nord. Mais on les associe toujours à des lieux sauvages et reculés, en particulier les forêts. Certains dessins les montrent chevauchées ou accompagnées par des hommes sauvages. 

Le prince devenu homme sauvage, détail d'une tapisserie alsacienne de 1480-90, illustrant le poème "Der Busant"

Maître ES (Allemand actif entre 1450 et 1467), Femme sauvage avec une licorne, carte à jouer

Maître ES (Allemand actif entre 1450 et 1467), homme sauvage sur une licorne, carte à jouer

Les peintres les placent volontiers aussi dans le paradis terrestre, leur faisant très souvent pencher la tête au-dessus d’un cours d’eau, que leur corne purifie. 

Flavius Josèphe, Antiquités Judaïques, Mariage d'Adam et Ève, Bruges, vers 1475-1500, Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, Français 11 fol. 3v

Le paradis terrestre, gravure anonyme flamande du XVIIe s.

Dans certains récits, les licornes, animaux farouches sont désignées comme ennemies naturelles des éléphants, qu’elles éventrent avec leur corne. 

Eléphant contre licorne, Psautier de la reine Mary, Londres 1310-1320, British Library, Royal 2 B VII, fol 100 v.

Dans d’autres, elles se battent avec les lions ou des ours, qui ne peuvent avoir le dessus qu’en rusant : ils se placent devant un arbre, attendent la charge de la licorne, qu’ils esquivent au dernier moment, si bien que la corne de la bête se plante dans l’arbre et l’immobilise, la rendant vulnérable.

Combat de l'ours avec une licorne, bas de page, manuscrit français (Toulouse?) XVe s., Royal 10 E IV folio 157, British Library
Combat d'une licorne contre des fauves, détail tapisserie flamande du XVIe s., Palais Boromée, Isola Bella, Italie

Malgré la grande diversité des légendes courant sur la licorne, toutes s’accordent sur la valeur thérapeutique de sa corne, qui est censée guérir un grand nombre de maux, et être un antipoison universel. La licorne est très souvent représentée trempant sa corne dans l’eau des sources pour les purifier des poisons. Cette croyance explique l’important commerce de fausses cornes de licornes (dents de narvals) qui a existé en Europe jusqu’au XVIIIe s., et la présence d’effigies de licornes, très répandue aux devantures des apothicaires.

Ecole praguoise c. 1600, Une licorne purifie une source avec sa corne, dessin encre et aquarelle, 20,6 x 54,8 cm, collection privée, Londres

Enseigne d'une maison et apothicairerie du XVIIe s., place de la République, Pizen, République tchèque


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LES CONNOTATIONS SYMBOLIQUES DE LA LICORNE

Mais au-delà des anecdotes qui circulent sur ses comportements et ses pouvoirs thérapeutiques, la licorne fait tout de suite partie du petit cercle des animaux à forte charge symbolique. 
Comme le lion, l'âne, la colombe, le serpent, le dragon, le bœuf, l’aigle, le singe, etc… Dans beaucoup de représentations elle est d’ailleurs associée au lion (en particulier dans les très célèbres tapisseries de la dame à la licorne) : le lion, roi des animaux (il a en effet détrôné l’ours depuis le XIIe siècle) est symbole de force virile et de courage, associé au feu et au soleil, tandis que la licorne symbolise la pureté, la chasteté féminine, et la force d’âme, associée à l’eau et à la lune ; d’où la blancheur qui lui est la plupart du temps attribuée.

Edward III avec une licorne et un lion, Angleterre 1567, manuscrit Hunti. Lib HN 160
L'une des six tapisseries de la Dame à la licorne, symbolisant la vue, fin XVe début XVIe s., musée de Cluny, Paris
Licorne et lion, plafond de la synagogue de Chodorow, XVIIe s., Pologne

Le lion et la licorne entrent dans la composition de beaucoup d’armoiries, notamment celles du Royaume Uni, qui réuni le blason de l’Angleterre (où deux lions cabrés se font vis-à-vis) et celui de l’Ecosse (où ce sont deux licornes cabrées en face-à-face).

Armoiries du roi Charles II 1671-1685, huile sur toile, Londres, Royal Hospital, Chelsea


La licorne finira par accompagner toujours les figures féminines qui personnifient la chasteté ou la virginité (dans les emblèmes ou même dans les portraits, aux XVIe et XVIIe siècles), ou encore parmi les quatre vertus cardinales, la tempérance.

Les quatre Vertus cardinales - Prudence, Force, Justice, Tempérance, c. 1510, in "Traité des vertus, de leur excellence, et comment on les peut acquérir", par Robinet Testart (enlumineur) et François de Moulins (auteur), BNF Français 12247
Ecole flamande, vers 1540, Allégorie de la Chasteté terrassant Cupidon, huile sur panneau, 50,2 x 36,2 cm (pendant d'une allégorie de la Mort, de même format, Sotheby's N-Y, juin 2012
Perino del Vaga (1501-1547), Jeune fille à la licorne, dessin et encre, British Museum

Crispijn de Passe I (1589 - 1611), Chasteté,  gravure, h 210mm × b 148mm
Domenichino, La jeune fille et la Licorne, c. 1602, fresque du Palais Farnèse, Rome

Raphaël, La Dame à la licorne, 1505-06, huile sur bois transposée sur toile, 65 x 51cm, Galerie Borghèse, Rome

Anonyme, Portrait d'un homme à la licorne, 2e moitié XVIe siècle, Château-Thierry,  musée Jean de La Fontaine
(Le symbolisme de la licorne est peut-être ici lié à ses armoiries, ou à sa qualité de savant dans les sciences médicinales)
Luca Longhi (1507-1580), La dame à la licorne, possible portrait de Giulia Farnèse, localisation non renseignée

Alessandro Bonvicino (Moretto da Brescia), Sainte Justine à la Licorne, 1530, huile sur bois 200 x 139 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne

Au XVe siècle, on voit souvent représenté le cortège triomphal de la Chasteté : elle est montée sur un char tiré par des licornes, elle tient parfois une colonne, symbolisant la force d’âme, et elle est généralement accompagnée d’un cupidon enchaîné.

Gherardo del Fora (Gherardo di Giovanni), Le triomphe de la Chasteté (panneau de coffre de mariage, 42 x 65 cm), 1485, Turin Galerie Sabauda

Illustration des "Triomphes" de Pétrarque: Triomphe de la chasteté, Rouen, XV e et XVIe s., Paris, BNF, département des Manuscrits, Français 223, fol. 94v

Cercle de Giovanni di Paolo (c. 1399-1482), Triomphe de la chasteté, c. 1470, huile sur panneau, Ashmolean Museum, Oxford


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LA CHASSE À LA LICORNE

Mais la légende la plus étrange et la plus riche en développements symboliques et allégoriques dans les peintures, les romans, ou les livres du Moyen âge et de la Renaissance, relie la chasse à la licorne aux jeunes filles vierges (sans doute en raison de la symbolique lunaire qui devait déjà exister dans l’antiquité). Cette légende trouve son origine dans le Physiologos, bestiaire chrétien du IIIe ou IVe siècle écrit par un Grec d’Alexandrie, ou de Syrie.

Cet ouvrage, dont seuls des fragments nous sont parvenus, était constitué d’une succession de brefs récits sur chaque animal. Il connut de nombreuses traductions en Occident aux XIIe et XIIIe siècles, et servit de modèle à tous les bestiaires médiévaux. 
Le Physiologos retient la licorne parmi les quarante-neuf animaux présentés pour l'édification des chrétiens. Elle y est décrite comme "un petit animal, qui ressemble au chevreau, et qui est tout à fait paisible et doux", mais "d'une force telle que les chasseurs ne peuvent l'approcher".

On y apprend alors que la seule ruse permettant de capturer une licorne est de profiter de l’irrépressible attraction que les jeunes filles vierges exercent sur elle… Voici comment cela est relaté, au début du XIIIe siècle, dans le Bestiaire de Pierre de Beauvais, le plus proche du Physiologos original : 

« Physiologue dit que la nature de la licorne est telle qu'elle est de petite taille et qu'elle ressemble à un chevreau. Elle possède une corne au milieu de la tête, et elle est si féroce qu'aucun homme ne peut s'emparer d'elle, si ce n'est de la manière que je vais vous dire : les chasseurs conduisent une jeune fille vierge à l'endroit où demeure la licorne et ils la laissent assise sur un siège, seule dans le bois. Aussitôt que la licorne voit la jeune fille, elle vient s'endormir sur ses genoux. C'est de cette manière que les chasseurs peuvent s'emparer d'elle et la conduire dans les palais des rois. »

La casse à la licorne, bestiaire anglais manuscrit de 1220-30, Fitzwilliam Museum, MS 254, Folio 17r

La chasse à la licorne, Manuscrit du XIIe s.,Bodleian Library, MS. Laud Misc. 247, Folio 149v

Chasse à la licorne, bestiaire, manuscrit XIIIe-XIVe s., British Library, Royal MS 12 F. xiii, Folio 10v

Sur les deux images ci-dessus, on voit que le chasseur perce avec une lance le flanc de la licorne, indiquant une correspondance symbolique avec le Christ dont le flanc a été percé par une lance sur la croix.

Une version syriaque de la capture de la licorne par une vierge, précise même que l’animal s’agenouille dans le giron de la vierge et lui suce les seins (le traducteur fait alors une analogie avec l'incarnation de Jésus-Christ, comparant la jeune fille à la vierge Marie, ses seins aux églises qui alimentent la chrétienté. Pierre de Beauvais considérait aussi que le Christ était comme « une licorne céleste qui descendit dans le sein de la Vierge »). Nous verrons plus loin que le symbolisme christologique de la licorne est omniprésent dans l’imaginaire chrétien.

Episode d'une chasse à la licorne, jeune vierge aux seins nus, tapisserie de Strasbourg 1500-10, Bâle, Musée historique

Sur ces prémisses qui ont littéralement fasciné les imaginations, vont se greffer deux traditions symboliques : l’une, à tendance davantage profane, est liée à l’amour courtois : c’est la chasse à la licorne, sa capture, et sa prise de possession par un roi. L’autre, totalement religieuse, appelée aussi la « chasse mystique », est une métaphore de l’Annonciation faite à Marie.

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Commençons par celle où la capture de la licorne est une image de l’amour courtois. Elle a été traduite à l’époque gothique et à la Renaissance dans beaucoup de tapisseries et gravures, en lien avec la célébration de mariages, ou de liaisons amoureuses aristocratiques. Le schéma interprétatif est le suivant : la licorne, noble animal, fort, sauvage, et indomptable, symbolise le chevalier qui met en fuite ses ennemis (les chasseurs), et qui avec sa corne (son épée) éloigne les poisons de la source où s’abreuvent les animaux (protège son territoire contre les dangers). Mais il se soumet par l’amour d’une noble et chaste dame (la jeune vierge), se « pacifie » à travers elle, et accepte les liens du mariage.

Ainsi la série des sept tapisseries de la Chasse à la licorne, aujourd’hui au musée des Cloisters (New York), ont semble-t-il été commandées pour le mariage d’Anne de Bretagne, reine de France, avec Louis d’Orléans (1499).

Les sept tapisserie de la Chasse à la licorne (Flandres, 1495-1505), musée des Cloisters, New York
Il ne reste que deux fragments de la tapisserie du milieu, une restitution partielle (en fond d'image) a été mise en œuvre à Stirling Castle, en Ecosse

Une série de six gravures de 1560, dues à Jean Duvet, sans doute réalisée en hommage à l’amour du roi Henri II pour Diane de Poitiers, illustre aussi cette symbolique :

Jean Duvet, Chasse à la licorne (1560) - première gravure, Le roi et sa dame reçoivent les chasseurs
Jean Duvet, Chasse à la licorne (1560) - deuxième gravure, La licorne purifie l'eau où boivent les animaux
Jean Duvet, Chasse à la licorne (1560) - troisième gravure : la licorne blesse et met en déroute les chasseurs
Jean Duvet, Chasse à la licorne (1560) - quatrième gravure : la licorne endormie sur la jeune vierge est ligotée par les chasseurs
Jean Duvet, Chasse à la licorne (1560) - cinquième gravure : la licorne capturée est ramenée en triomphe sur le char du roi
Jean Duvet, Chasse à la licorne (1560) - sixième gravure : la licorne richement caparaçonnée défile entre le roi et sa dame


LA CHASSE MYSTIQUE

Ce que l'on nomme « chasse mystique » est beaucoup plus étrange encore, et riche d’enseignements. C’est une transposition de l’Annonciation faite à Marie par l’archange Gabriel, dans laquelle Marie est représentée par la jeune vierge des chasses à la licorne chargée de l’accueillir en son giron, et Gabriel par le maître veneur de la chasse, conduisant les chiens. La licorne est assimilée au Christ : si elle est endormie sur le giron de Marie, elle préfigure la mort du Christ après sa crucifixion et avant sa résurrection. La licorne symbolise aussi le Christ par sa corne salvatrice, signe de puissance et de pureté.

Ces représentations, très nombreuses en Allemagne aux XIVe et XVe siècles, sont toujours chargées d’une foule de symboles, mettant en parallèle d’une part l’annonce du Messie, de la Passion, et de la Rédemption, et d’autre part plusieurs passages de l’Ancien Testament qui peuvent être interprétés comme préfigurateurs de l’histoire du Christ. 

Chasse mystique, XVe s., huile sur panneau, Friesach, Allemagne

Chasse mystique, miniature sur vélin 130 x 190 cm, Augsbourg, c. 1480-1500, Sotheby's Londres, juillet 2016

Annonciation / chasse mystique, retable (1525-50) - conservée au Magasin des Diözesan-Kunst-Museums, JWE D353, Erfurt, Allemagne

Cette tradition a calqué son expression sur ce qu’on appelait les Bibles des pauvres, qui étaient des sortes de petites anthologies illustrées des symboles forts de la chrétienté, composées d’une cinquantaine de feuillets, présentant chacun une scène de la vie du Christ en rapport avec deux épisodes de l’Ancien Testament, et commentés par quatre prophètes dont on voyaient les paroles dans des phylactères. Elles étaient très codifiées et instituaient une typologie des correspondances entre l’Ancien te le Nouveau Testaments. Elles étaient très utilisées au Moyen âge, parce que simples et rédigées en langue vernaculaire. 

Très proche des Bible des pauvres, le Speculum humanae salvationis, autre ouvrage illustré du début du XIVe siècle, a servi aussi d’inspiration au symbolisme des chasses mystiques à la licorne ; il faisait aussi des parallèles entre la vie du Christ et l’Ancien Testament, mais y ajoutait en plus des références à la tradition païenne.

Voici quelques images de ces Annonciations / Chasses à la licorne, dont le symbolisme va être examiné :

On remarque dans le décor de ces Annonciations / Chasses mystiques :

- Le jardin clos et la fontaine scellée, qui renvoient au Cantique des cantiques (« Tu es un jardin clos, ô toi, ma sœur, ma mariée, un jardin clos et une fontaine scellée », C d C, 4.12), l’enceinte du jardin incorpore aussi la Tour de David avec des boucliers héraldiques, et deux portes étiquetées comme Porte d'Or et Porte d'Ézéchiel ;

- On voit aussi la toison de Gédéon (Juges, 6. 33-40)  et la verge d’Aaron (Nombres, 17. 8).

Ces symboles préfigurent la virginité de Marie : dans les versets bibliques, le Moyen âge a vu en effet la mariée du Cantique des Cantiques comme la Vierge Marie. Saint Bernard lui a appliqué toutes ces métaphores : Marie était le Buisson Ardent, l'Arche de l'Alliance, la Toison de Gédéon. Mais il y a aussi dans les représentations de chasses mystiques des significations spécifiques liées au parallèle établi entre les mœurs supposées de certains animaux (à partir du Physiologos) et le symbolisme christologique auquel ils peuvent renvoyer. 

Observons à cet égard la fresque de la Chasse mystique de Giovanni Maria Falconetto (1468-1535), dans l’église San Giorgetto de Vérone, exécuté entre 1509 et 1517, c’est-à-dire pendant l’occupation de Vérone par les troupes allemandes:

Giovanni Maria Falconetto, fresque de la "chasse mystique à la licorne", c. 1510-15, église San Giorgetto, Vérone

Elle a été commandée par deux seigneurs allemands conseillers de l’empereur Maximilien, qui figurent agenouillés de part et d’autre de la peinture, et qui ont du imposer au peintre ce programme iconographique, peu fréquent en Italie. 
On voit sur la gauche, à côté du commanditaire agenouillé, l’archange Gabriel avec sa corne de veneur et ses chiens, qui symbolisent les trois vertus chrétiennes que sont la paix, la justice, et la miséricorde.


Les mots qui sortent de sa corne de Gabriel sont : « Ave gratia plena dominus tecum ». Ces mots sont ceux de l'évangile de Luc 1:28 par lesquels l'ange salue Marie : "Je te salue, toi à qui une grâce a été faite, le seigneur est avec toi". 
Au-dessus, un lion et une lionne s’occupent de leurs petits. Selon les bestiaires, les lionceaux naissent morts, et c'est leur père qui les ranime après trois jours en soufflant sur eux : c'est donc ici un symbole de la résurrection du Christ le troisième jour après sa mort.

Toujours à gauche, si on franchit le rempart de l’hortus conclusus, on voit une autruche penchée sur ses œufs qui viennent d’éclore. D'après les affirmations des naturalistes médiévaux, l'autruche ne couvait pas ses œufs avec la chaleur de son corps mais les couvait simplement des yeux. C’est la chaleur du soleil qui les faisait éclore. Allusion donc ici au Christ qui, grâce à l’attention bienveillante de l’église, fait éclore l’homme spirituel.


Au milieu se trouve la jeune Vierge avec la licorne, entourés des symboles de l’Ancien Testament qui préfigurent le Nouveau :
  • L’autel avec la verge d’Aaron (au Moyen Age, Aaron était considéré comme celui qui a annoncé la virginité de Marie : en effet le miracle de la verge qui bourgeonne a été vu comme symbole précurseur de la naissance virginale de Jésus)
  • La tour de David avec les boucliers (dans les Litanies, Marie est qualifiée de Tour de David), et la Tour d’ivoire (symbole de virginité)
  • L’arche d’Alliance (symbole du Christ)
  • La fontaine scellée (comme le jardin clos, symbole de la virginité de Marie)
  • Une urne d’or (« Marie est l'urne d’or par l'excellence de sa vie, par son intégrité et sa pureté, et par la plénitude de la grâce » lit-on dans les Homélies de Saint Amédée, évêque de Lausanne au XIIe siècle)
Dans le ciel au-dessus du jardin clos, Dieu envoie vers la vierge un rayon avec une colombe (le Saint Esprit), mais aussi un jeune enfant nu portant une croix, et entouré d’un nimbe lumineux ; il s’agit bien sur d’une allusion directe à la naissance prochaine de Jésus. À côté, on voit briller l’étoile de Jacob (Nombres, 24, 15-25), préfiguration dans l’ancien testament de l’étoile de Bethlehem.


Ensuite nous trouvons à droite, toujours dans le jardin clos, une ourse qui lèche son petit. Selon Aristote, l'ourse donne naissance à des oursons à peine ébauchés, afin de pouvoir copuler le plus souvent possible, car le mâle refuse de la saillir tant qu'elle est pleine. Alors la mère doit lécher longuement ses petits pour les ranimer et leur donner forme. Cela renvoie ici au baptême, et à la résurrection. On voit aussi au sommet de la fontaine scellée un pélican ouvrant ses entrailles pour nourrir ses petits, symbole du sacrifice, du martyr et de la résurrection (comparaison de l’oiseau au Christ se sacrifiant pour la rédemption des pécheurs).


Plus à droite, lorsqu’on passe le mur du jardin, on trouve Gédéon agenouillé, avec au-dessous une toison de bélier ; il demande comme signe à Dieu d’envoyer la rosée seulement sur la toison (la rosée est symbole de bénédiction divine, donc référence au baptême du Christ).


Plus haut au-dessus de lui, on voit Yahvé et le buisson ardent qui regarde Moïse en contre-bas, à droite, en train d’enlever ses sandales. Il est accompagné d’un chien et d’un troupeau de brebis, allusion à son rôle de pasteur du peuple d’Israël ; c’est la scène rappelée dans les Actes des apôtres (Actes 7, 30-33) : « …un ange apparut à Moïse au désert au mont Sinaï, dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse, étonné par cette vision, voulut s’approcher pour regarder ; la voix du Seigneur se fit entendre : « Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Tout tremblant, Moïse n’osait plus regarder. Alors le Seigneur lui dit : “Ôte les sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte.” ». Elle peut être ici interprétée comme une préfiguration du Noli me tangere.


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QUELQUES AUTRES OCCURRENCES DE LA LICORNE 

Quittons maintenant la chasse à la licorne, et arrêtons-nous sur deux utilisations atypiques de l'animal fabuleux.
La première est une gravure de Dürer qui représente l'enlèvement de Proserpine par Pluton. Selon la tradition, Pluton surgit des enfers pour enlever la jeune fille sur un char tiré par des chevaux couleur de nuit. Dürer le représente monté sur une licorne. Il faut sans doute voir dans ce choix une allusion au symbolisme sexuel de la licorne, qui en l'occurrence accompagne le "viol" de Proserpine par le dieu des enfers. La licorne prend aussi dans cette gravure un aspect terrifiant, associé à la mort.

Albrecht Dürer, Pluton enlève Proserpine, gravure, 1516

On va retrouver cet aspect dans la seconde gravure, due à Boëtius Adams Bolswert (1590-1633). Elle représente une "Allégorie du monde", allégorie chargée de symboles comme on aimait les faire au XVIIe siècle. On voit un jeune homme en position instable à l’intérieur d’un puits, au fond duquel l’attend un terrible dragon. Il se retient par une branche que rongent une souris blanche et une souris noire (les jours et les nuits du temps qui passe). Pris sous l’haleine croisée de quatre serpents (représentant les quatre éléments du monde) il goûte le miel qui coule de la branche, sans se soucier de la menaçante licorne au-dessus de lui (la mort).

Boëtius Adams Bolswert, Allégorie du monde, gravure, c. 1630

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Pour terminer sur une note plus optimiste, constatons qu'aujourd’hui la licorne reste très prégnante dans les contes et l’imaginaire des enfants, mais de façon positive. Si elle a perdu l’essentiel de ses connotations symboliques chrétiennes, elle reste une sorte de cheval magique, associé à la grâce et à la beauté des femmes… Comme l’avait déjà suggéré Gustave Moreau dans quelques magnifiques peintures !

Gustave Moreau, Les licornes, 115 x 90 cm, Paris, Musée Gustave Moreau

Gustave Moreau, La Licorne, huile sur toile 50 x 34,5 cm, localisation inconnue

Gustave Moreau, La Licorne, Paris, Musée Gustave Moreau

lundi, mars 05, 2018

Les souvenirs heureux

« J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse, puis j'ai perdu la mer, tous les luxes alors m'ont paru gris, la misère intolérable. » Noces, Albert Camus.
Gilles Chambon, Souvenirs heureux, huile sur toile 120 x 145 cm, 2018
Le vrai paradis n’existe que dans le vif de nos souvenirs heureux : ceux de la jeunesse et du corps flexible où circule la sève. Ceux des désirs ardents, pleins de langueur et d’aventure mêlés. 
Au bord de l’eau nous exposions alors nos chairs, et nous nous rapprochions pour mieux nous désirer. Nous rêvions aussi de jonques paresseuses, de filles exotiques aux coquetteries étranges, et d’îles paradisiaques cernées d’azur liquide. 

Ce paradis rêvé du bord de l’eau se cristallise dans mon tableau synchronistique sur fond des notes musicales ambrées de « Chanson nègre II » de Picabia :

Francis Picabia « Chanson nègre II », 1913, aquarelle sur panneau 55,6 x 65,7 cm, Met N.Y.

Le groupe de baigneurs, les filles exotiques, et l’île paradisiaque sont issus de trois œuvres d’André Maire :

Les Baigneurs, 1937, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts, Orléans
"Venise, Composition", 1977, huile sur isorel, 60 x 92cm
"La plage de Niatrang" (Vietnam), Gouache 50 x 65cm, 1955

Enfin, sur la droite, flotte l’estampe du groupe de baigneurs le plus fameux de Paul Cézanne :

Cézanne, "Baigneurs", 1890-91, huile sur toile 54,2 × 66,5 cm, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg 

jeudi, février 22, 2018

Le songe d'Orphée, distingué au Grand Palais

Dans le cadre de "ART CAPIAL" 2018, le "Songe d'Orphée..." de G. Chambon exposé au Salon des Artistes français
Le Grand Palais a été construit entre 1898 et 1900 par la Société des Artistes Français pour accueillir les salons et manifestations artistiques. Voici d'abord le résumé de son histoire, en images.



À partir de 1900, il remplaça le Palais de l'Industrie:
Le Palais de l'Industrie, détail d'une gravure montrant Paris en 1860
Situé au même endroit, celui-ci avait été construit en 1855 pour l'Exposition Universelle, et les salons artistiques s'y déroulaient précédemment :

- Salon des Artistes français qui remplaça en 1881 le Salon de Peinture et de Sculpture (1725-1880), lui-même succédant à "l'Exposition" de l'Académie royale, qui se tenait depuis 1673 à l'initiative de Colbert;

- Salon des refusés (1863-1886);

- Et Salon des Indépendants (à partir de 1884).

Depuis 2000, la FIAC se tient aussi sous la verrière du Grand Palais, et depuis 2006, Art Capital y regroupe chaque année le Salon de Artistes français, le Salon des Indépendants, le Salon Comparaisons (né en 1956), et le Salon du dessin et de la peinture à l'eau.

Au XIXe siècle, de nombreux peintres de renom ont participé au salon officiel et ont reçus des distinctions : par exemple Delacroix, Courbet, et Manet. Courbet et Manet ont aussi participé au salon des refusés pour leurs œuvres non acceptées au salon officiel (la plus célèbre étant le déjeuner sur l'herbe de Manet).

Aujourd'hui la Société des Artistes français continue chaque année à réunir un jury, d'abord pour sélectionner des œuvres (plus de 600), puis pour attribuer des médailles à certaines d'entre elles... En février 2018, le jury a attribué à mon tableau "Le songe d'Orphée, ou les funérailles de la Licorne" une médaille de bronze.

Je suis donc très fier d'inscrire aujourd'hui mon nom dans une lignée d'artistes qui ont témoigné depuis 350 ans de l'excellence de la peinture française, et dont le cœur continue de battre malgré les coup portés aux techniques d'expression picturale traditionnelles par les avatars médiatisés, subventionnés, et financiarisés de l'art post-duchampien.


vendredi, février 09, 2018

Isis

Gilles Chambon, La compassion d'Isis, huile sur toile 56x70cm, 2018
Isis, divinité de l’ancienne Egypte, sœur et épouse d’Osiris, est une déesse mystérieuse qui a traversé le temps. Isis, que l’on qualifiait de « Maîtresse de la vie », est un avatar de la grande déesse mère proto-historique, et représente les forces cachées de la Nature. Plutarque dit avoir vu l’inscription suivante sur le pavé du temple d’Isis à Saïs : " je suis tout ce qui a été, ce qui est, et qui sera, et nul d'entre les mortels n'a encore levé mon voile ".
Dans l’antiquité, la grande déesse égyptienne a été souvent assimilée et confondue avec plusieurs déesses gréco-romaines. Apulée parle d’elle en ces termes dans Les Métamorphoses ou l’Âne d’Or, au IIe siècle : 
« Je suis la Nature, mère des choses, maîtresse de tous les éléments, origine et principe des siècles, divinité suprême, reine des Mânes, première entre les habitants du ciel, type uniforme des dieux et des déesses. C’est moi dont la volonté gouverne les voûtes lumineuses du Ciel, les souffles salubres de l’Océan, le silence lugubre des Enfers.
Puissance unique, je suis par l’univers entier adorée sous plusieurs formes, avec des cérémonies diverses, avec mille noms différents. Les Phrygiens, premiers nés sur la terre, m’appellent la Déesse Mère de Pessinonte ; les Athéniens autochtones me nomment Minerve la Cécropienne ; chez les habitants de l’île de Chypre, je suis Vénus de Paphos ; chez les Crétois armés de l’arc, je suis Diane Dictynna ; chez les Siciliens qui parlent trois langues, Proserpine la stygienne ; chez les habitants d’Eleusis, l’antique Cérès. Les uns m’appellent Junon, d’autres Bellone ; ceux-ci Hécate, ceux-là la Déesse de Rhamnonte.
Mais ceux qui les premiers, sont éclairés par les rayons du Soleil naissant, les peuples de l’Ethiopie, de l’Asie et les Egyptiens, puissants par leur antique savoir, ceux-là seuls me rendent mon véritable culte et m’appellent de mon vrai nom : la reine Isis. » 

Au Moyen-âge, Isis est encore là, comme inventrice de l’agriculture chez Christine de Pisan, et probablement derrière les vierges noires, dont on trouve en Europe de nombreux lieux de culte, le plus célèbre en France étant Rocamadour. 

À la Renaissance, le Corpus Hermeticum, recueil de textes antiques remis à la mode, conduit à faire d’Isis la fille d’Hermès Trimégiste, détentrice de savoirs secrets. Par la suite, les érudits ont continué à s’intéresser à cette déesse ésotérique ; on la retrouve chez  Lully, Mozart, chez Villiers de L'Isle-Adam, ou chez Gérard de Nerval. Sous Napoléon, elle devient la patronne de Paris. Gérard Encausse, alias Papus, en 1890, nomme sa revue occultiste « Le voile d’Isis ».  De nos jours, le goût d’une Égypte imaginaire et ésotérique trouve encore des amateurs et donne à la figure d’Isis une dimension qui dépasse largement sa place originelle. 

J’ai voulu rendre un hommage pictural synchronistique à cette grande divinité archétypale. J’ai donc représenté une Isis compassionnelle, au centre d’un mystérieux univers, primordial et inchoatif. Ce décor est interprété d’une composition de Ladislas Kijno (étude sur les totems humides):

Ladislas Kinjo, Composition, 1982, acrylique sur toile 27 x 22 cm

Quant à mon Isis, je l’ai extraite de la célèbre Déploration sur le Christ mort, de Bronzino, qui est conservée au musée des Beaux-Arts de Besançon:
Agnolo Bronzino, La Déploration sur le Christ mort, c. 1540-1545, huile sur panneau 268 × 173 cm, Musée des beaux-arts et d'archéologie de Besançon
Bronzino y a représenté sept femmes autour du Christ, alors qu’elles ne sont normalement que trois ou quatre (La vierge Marie, Marie la femme de Cléophas – sœur de la vierge, Marie-Madeleine, et Marie-Salomé, femme de Zébédée). On ne sait qui sont ces autres femmes introduites par Bronzino dans sa Déploration. Mais il m’a semblé que la mystérieuse et noble jeune femme en rouge qui surplombe directement le visage du Christ, et dont la coiffure évoque les cornes qui ornaient la tête d’Isis, pouvait tout à fait personnifier la déesse égyptienne, qui, si l’on en croit ses admirateurs, assiste en secret depuis l’origine à tous les grands drames qui marquent l’histoire de l’humanité…

vendredi, janvier 19, 2018

La malédiction du centaure Nessus

Gilles Chambon, La malédiction du centaure Nessus, huile sur toile 54x65cm, 2018
Nessus, comme tous ses congénères, était parfois la proie de pulsions sexuelles violentes et irrépressibles. 

Il occupait dans la Grèce antique la paisible fonction de passeur au bord du fleuve Événos, chargeant sur son dos ceux qui souhaitaient traverser, contre rémunération. 
Jusqu’au jour maudit où Hercule vînt sur la berge et lui confia sa femme, la belle princesse Déjanire, pour la porter sur l’autre rive. Le contact des cuisses juvéniles sur l’échine du centaure ralluma sa lubricité, et il ne put résister : une fois de l’autre côté, il tenta d’abuser de sa cavalière. C’était sans compter sur la puissance et la promptitude du héros vainqueur des plus terribles monstres ; dans l’instant, Hercule saisit son arc et décocha au centaure une de ses flèches empoisonnées dans le sang de l’hydre. Touché, Nessus comprit qu’il était perdu, mais voulu par un stratagème entraîner le fils de Zeus dans la mort avec lui. Il portait sur ses épaules une légère tunique, qu’il ôta et trempa dans son sang envenimé par le poison. Puis il confia le vêtement à Déjanire, et lui demanda de l’offrir à Hercule son époux, le jour où elle commencerait à douter de sa fidélité. La tunique était censée opérer comme un filtre d’amour. Quand ce jour arriva, elle l’offrit à Hercule, qui la passa sans se méfier. Aussitôt il ressentit d’atroces douleurs et ne put retirer le tissu empoisonné qui collait à sa peau. Pour se libérer de ce mal insupportable, il finit par s’immoler dans les flammes d’un brasier. 

Cette légende, comme d’ailleurs celle du combat des Centaures et des Lapithes, nous rappelle que ces êtres hybrides, mi hommes mi chevaux, ont l’intelligence des humains, mais l’animalité primitive des étalons. Ils peuvent, comme Chiron, être de remarquables savants, mais lorsque les circonstances les y poussent, ils sont incapables de résister aux pulsions de leur partie animale, ce qui est à coup sûr pour eux une malédiction. Nessus en fait les frais, tué par le sang venimeux d’un autre monstre hybride, l’hydre de Lernes. Ce sang venimeux, qui par ricochet tue aussi Hercule, est une sorte de métaphore de la force animale, délétère quand elle ne peut être dominée.  


Dans mon tableau synchronistique, le centaure et sa cavalière sont inspirés d’une gravure de 1897 d’après un dessin de Rodin (fonds Goupil, Bordeaux):


Le paysage abstrait dans lequel ils évoluent (qui évoque pour moi le sang contaminé par le noir venin) est adapté d’une composition abstraite au pastel et à l’encre (31x23,5 cm, c. 1950), de Christine Boumeester:

vendredi, décembre 15, 2017

La vie rêvée

Gilles Chambon, "La vie rêvée", huile sur toile, 50 x 65 cm, 2017
Trois femmes empruntées à Gauguin, quoi de plus naturel pour peindre "la vie rêvée" ? Le maître de Pont-Aven, en partant à l’autre bout du monde en quête de paradis terrestre, a voulu faire de sa vie un rêve éveillé. Et la plupart de ses tableaux, loin d’être des descriptions fidèles de la vie polynésienne, sont en réalité de pures compositions oniriques. 

Les deux personnages de gauche de ma peinture viennent d’un tableau conservé au Samuel Courtauld Trust, peint en 1897, et qui s’intitule justement « Le rêve » (Te Rerioa en tahitien).

Gauguin, "Le rêve" (Te rerioa), 1897,  95 x 132 cm, Collection Courtauld, Londres

La jeune femme à cheval, sur la droite, vient d’une des dernières œuvres du maître : « Les cavaliers sur la plage » (1902); c'est une composition totalement onirique, inspirée par les courses de chevaux de Degas.
Gauguin, "Les cavaliers sur la plage", 1902, huile sur toile, 73 x 92 cm, collection privée

Ma triade féminine renvoie par ailleurs aux cultes anciens de la grande déesse-mère, souvent représentée comme une divinité à trois visages, en relation avec les trois phases de la lune ou les trois âges de la vie… De ces cultes disparus dérivent la sombre Hécate, ou encore les terribles Moires, mais aussi les trois Hespérides, gardiennes des pommes d’or, et plus près de nous, les trois Maries de la Mer, icônes chrétiennes qui se sont coulées dans un moule mystique beaucoup plus ancien.

Le paysage onirique où campent mes trois déesses rêvées, sort lui aussi du songe pictural d’une femme : il s’agit de Christine Boumeester (1904-1971), née un an après la mort de Gauguin. Gaston Bachelard, dans une préface à ses peintures, disait d’elle : « on l'imagine souriant doucement - ironiquement peut-être - quand les masses colorées sous ses yeux amusés croient pouvoir mettre en paix, dans la lumière du jour, les luttes violentes du monde de la nuit. »

Christine Boumeester,  Composition, 1968 Aquarelle 25,5 x 33,5 cm