présentation des peintures synchronistiques

vendredi, novembre 27, 2015

Paysages anthropomorphes et visages habités

Salvador Dali, Le Grand Paranoïaque, huile sur toile 62 x 62 cm, 1936, Museum Boijmans van Beuningen, Rotterdam

À propos de son « Grand Paranoïaque », Dali rapportait que « ce visage formé avec des gens de l'Ampurdan, qui sont les plus grands paranoïaques, a été peint après avoir eu une conversation sur Arcimboldo avec José Maria Sert. » Tout le monde connaît les personnages créés par Giuseppe Arcimboldo, faits de l’agrégation d’éléments végétaux, animaux, ou minéraux, qui obligent le regard à une double lecture de l’image. Fusion et confusion, mélanges d’échelles et de genres, métamorphose et hybridations. Si Arcimboldo en a fait un système, les mélanges et détournements des formes dans l’image ont existé bien avant lui. L’invention de créatures hybrides construites en mélangeant des morphologies appartenant à des espèces ou a des règnes différents est une constante de la peinture et de la sculpture depuis la plus haute antiquité : personnages ou animaux ailés, humains à têtes animales où animaux à figure humaine, sphinx, centaures, chèvre-pieds, chimères, dragons, hydres, sirènes, etc… Dans l’antiquité gréco-romaine, ces personnages bizarres pullulaient dans de ce qu’on a par la suite appelé les décors grotesques. Il furent réunis sous la dénomination de grylles (d’après Pline l’ancien, cette appellation viendrait du peintre grec Antiphile, qui aurait inventé une figure ridicule qu’il nomma Gryllus).

Grylle de bas de page, illustration des miracles de la Vierge, mis en vers par Gautier de Coincy, manuscrit du milieu du XIIIe siècle, MS 551 Ville de Besançon

Au milieu du XIIIe siècle, l’enluminure gothique reprendra cette tradition, en ornant les marges et bordures de nombreux manuscrits avec des petites saynètes cocasses et irrévérencieuses, faisant intervenir des êtres bizarres qui transgressent l’ordre naturel. On a coutume de les désigner par le terme de drôleries : « les hybrides composés de parties humaines, animales et végétales, continuent d’animer les marges flamandes deux siècles plus tard (après 1250). On retrouve surtout des grylles sans tronc, formés d’une tête directement fixée sur des pattes ou des jambes, et des hybrides musiciens jugés par les moralistes comme des ministri satanae. Toutes ces créatures soumises à des mues successives emmènent dans leur sillage quantité de monstres, de harpies, de griffons et de métamorphoses contre-nature. » (in Bordures et marges, d'après Bernard Bousmanne. Catalogue de l'exposition Miniatures flamandes, BNF).
Bataille de l'Écluse (1340) Jean Froissart, Chroniques Bruges, vers 1475, détail du bas de page, Tome 1 Parchemin, 433 ff, BNF

À la fin du XVe siècle, Jheronimus van Aken, dit Jérôme Bosch, reprend cette tradition et la propulse dans ses compositions picturales de grandes dimensions, pourvues d’un message moral et symbolique ambivalent. Il créa ainsi un nouveau genre, apprécié durant tout le XVIe siècle, et qu’on qualifie généralement de « peinture de diableries ».

Jérôme Bosch, Triptyque du Jugement dernier, 163 x 274 cm, après 1482, Académie des Beaux-Arts de Vienne

Triptyque du Jugement dernier, détail du panneau central
Le génie de Bosch a été de se servir de petites caricatures certes drôles mais assez insignifiantes, comme tremplin pour en faire des compositions imaginaires d’une sophistication et d’un raffinement extrême, intégrant toutes les nouveautés de la peinture moderne : précision morphologique des éléments représentés - réels ou imaginaires, lumière et couleurs, espace et paysage, perspective et échelle. Les travaux de Jérôme Bosch seront repris et prolongés par de nombreux autres peintres flamands. Certains sont des peintres mineurs (simples imitateurs) et n’ont pas laissé leur nom.  D’autres sont importants, comme Jan Wellens de Cock, Pieter Huys, Jan Mandijn, Herri Met de Bles, et surtout le plus célèbre d’entre eux, Pieter Bruegel l’Ancien. Au siècle suivant citons aussi Jacob van Swanenburgh, Joos van Craesbeeck, et David Ryckaert III, qui produiront encore des diableries. Ces compositions tournent toujours autour de quelques thèmes récurrents : Le jugement dernier, l’enfer, les péchés capitaux et leurs châtiments, les scènes symbolisant les dérives du comportement humain (parmi lesquelles les fausses doctrines - hérésie, alchimie), ou ses tentations, cristallisées en particulier dans la représentation de « La Tentation de Saint Antoine ».

Si les grylles ont fécondé l’imagination de Bosch, ses successeurs ont également repris une autre créature fantastique, apparue dans la tradition iconographique anglo-saxonne dès le IXe siècle : la « gueule de l’enfer ». Elle est présente dans de nombreux manuscrits médiévaux ainsi qu’au tympan de beaucoup d’églises où est représenté le jugement dernier.

La chute de Lucifer dans la gueule de l'enfer, Codex Junius XI, vers l'an mille, Bobleian Library, Oxford
La gueule de l'Enfer, illustration d'un manuscrit de l'Apocalypse, 1250-55, Bodleian Library Tanner 184, Oxford
La gueule de l'Enfer, détail d'une sculpture du musée de la cathédrale de Narbonne

Sur ces représentations, l’entrée du monde infernal est hypostasiée sous la forme de la gueule d’un dragon, peut-être le Léviathan du livre de Job, mélangé aux réminiscences du bestiaire monstrueux de la culture celtique. Le gouffre béant engloutit les damnés, et des flammes ou des diables en sortent. La gueule du dragon infernal prendra davantage de corps dans les miniatures du XVe siècle. On voit par exemple dans certains cas s’opérer une collusion entre la gueule de l’enfer et le Lucifer décrit par Dante dans sa Divine Comédie, qui dévore les suppliciés par trois bouches. Ainsi dans cet Enfer (ci-dessous) extrait du manuscrit de la Cité de Dieu de St Augustin traduit par Raoul de Presles (1460).

L'enfer, Miniature de La Cité de Dieu de St Augustin, traduite par Raoul de Presle, 1460,

Si Jérôme Bosch semble être passé à côté de ce monstre hybride (du moins pour ce qui concerne les œuvres qui peuvent lui être sûrement attribuées, et dans lesquelles l’enfer n’a jamais de porte thériomorphe), certains de ses successeurs reprennent l’idée d’une bouche au milieu du ventre du diable; mais, coutumiers qu’ils étaient des grylles dépourvus de corps, ils feront du Lucifer/gueule de l’Enfer un grylle géant dont le visage à bouche béante se substitue au corps, et dont la tête est remplacée par un chapiteau/chapeau sous lequel se déroule une scène licencieuse. Ce personnage ressemble maintenant davantage à un humain déformé qu’au dragon ou bouc cornu médiéval.

Suiveur de J. Bosch, Le Christ descendant en enfer, détail, vers 1575 ?, Indianapolis Museum of Art (il existe d'autres versions, dont une à Vienne)

Mais le plus intéressant n’est peut-être pas là. Les bouches géantes de l’Enfer vont dans de nombreux tableaux, se fondre dans le décor, ou plutôt s’y enraciner, donnant naissance à des figures hybrides à la fois visages et éléments de paysages. En voici quelques exemples.

Suiveur de J. Bosch, La descente du christ en enfer, détail, vers 1555, MET museum N-Y
Herri met de Bles, la descente du Christ aux limbes, avant 1550, Muzeum Narodowe, Varsovie
Suiveur de Jan Mandijn, La descente du Christ en enfer, panneau 45x60cm, collection privée, Milan
Pieter Bruegel l'Ancien, Margot la folle, détail, vers 1552, Musée Mayer van der Bergh, Anvers

La « gueule d’Enfer » ressemblant à la bouche d’un ogre intégrée au paysage inspire également dans la seconde moitié du XVIe siècle l’architecte italien Pirro Ligorio qui conçoit à Bomarzo pour la famille Orsini un « jardin de monstres » dans lequel il intègre une petite grotte qui s’ouvre par une gueule de l’enfer sur laquelle on peut lire « Ogni pensiero vola » (toute pensée s’envole – c’est à dire toute pensée ici s’évanouit).

Gueule de l'enfer, jardins de Bomarzo, près de Viterbe

Le jardin de Bomarzo a inspiré en 1591 le peintre Federico Zuccari, qui se fit faire un palais (palazzo Zuccari, Rome) où l'on pénétrait par une énorme bouche (mise à jour mai 2017) :

entrée du Palazzo Zuccari, Rome
L'idée a aussi été reprise par nombre d’artistes modernes ; dès 1898, le cabaret l’Enfer, au 53 boulevard de Clichy, s’ouvre par une gueule d’enfer :


Au XXe siècle, Niki de Saint Phalle dans son jardin des Tarots (Toscane, 1979-1993), a repris avec « la Grande Papesse » l’idée d’une figure géante habitable évoquant la fabrique de Bomarzo.


On en retrouve aussi un avatar au Laos, dans le parc Xien Khuan de Vientiane, créé en 1958 :


Et également en Angleterre dans un parc public (Forbidden Corner) près de Leyburn, conçu dans les années 1980 par l’architecte Malcom Tempest, et à Oslo dans le Tusenfryd Amusement Park Ride :

Forbidden Corner
Tusenfryd Amusement Park Ride
Mise à jour janv 2017 : autre bâtiment s'ouvrant par une gueule, "le glouton" de l'artiste russe Nikita Nomerz (St Petersbourg, 2012) :
Nikita Nomerz, Le glouton, St Petersbourg, 2012

Mais revenons à la peinture flamande : le chemin des géants habitables avait sans doute été ouvert par Bosch lui-même dans cet étrange dessin d’un homme-arbre (vers 1500), conservé à l’Albertina de Vienne, et qu’il réutilisera quelques années plus tard pour le personnage principal du panneau droit (enfer) du triptyque du jardin des délices.
Jérôme Bosch, L'homme-arbre, dessin 27,7x21,1cm, vers 1500, Collections du Palais Albertina Vienne
Jérôme Bosch, L'enfer, panneau droit du Triptyque du Jardin des délices, Prado, Madrid
La signification en reste mystérieuse ; certains y ont vu un autoportrait, d’autre un symbole alchimique. Mais attardons-nous plutôt sur ce qui en constitue l’absolue nouveauté : le corps coupé en deux de cet homme géant est semblable à une architecture habitée, abritant une scène de taverne. Il prend appui sur ses bras, qui sont des troncs d’arbres, dont les branches transpercent l’enveloppe corporelle, qui est comme la coquille d’un œuf énorme. Les troncs eux-mêmes s’appuient sur deux barques d’où de petits personnages montent vers le corps/taverne en passant dans les anfractuosités des troncs. On reconnaît bien là la spécificité des glissements et assemblages « métonymiques » que Jérôme Bosch se plait toujours à faire entre l’humain, l’animal, le végétal, le minéral, et les ustensiles divers qui entourent la vie quotidienne (ici, le couvre-chef de l’homme arbre est composé d’une cruche – remplacée par une cornemuse dans le panneau droit du Jardin des délices – posée sur la roue dentée d’un engrenage).
Alors que les assemblages chimériques des drôleries médiévales n’étaient que de petites caricatures, la transposition d’échelle et la maîtrise de la représentation réaliste des formes permettent à Bosch d’aller bien au-delà, et d’ouvrir la scène picturale à des métamorphoses de grande ampleur, corps et visages pouvant devenir architectures ou paysages.
Vers 1530, Un élève inconnu du maître de Bois-le-Duc, dans une peinture (ci-dessous) illustrant « la Vision de Tondale » (récit latin du milieu du 12e siècle, présentant la visite aux enfers et au paradis d’un chevalier irlandais qui, loin d’être un spectateur, subit lui-même les tourments qu’il décrit ; le livre est très diffusé, et Dante s’en est inspiré pour sa Divine Comédie ; il est traduit et imprimé en Flamand vers 1475), nous montre au milieu de la toile une énorme tête enracinée : le dos de ce personnage géant est semblable à une colline verte, des arbres poussent dans ses oreilles, qui elles-mêmes se recourbent en feuilles d’acanthe ; les yeux sont des hublots bordés de rinceaux ; et le nez, qui n’a subit aucune altération morphologique, fait office de gargouille par où s’écoule une pluie de pièces d’or. Le sommet du crâne sert de plate-forme à un personnage allongé et nu, tourmenté par un serpent, une chouette, et deux créatures hybrides. Sur la droite, on retrouve une scène de taverne située dans une sorte de capuchon creux, à la même échelle que la tête géante, qui évoque le buste coupé en deux de l’homme-arbre de Bosch.

Suiveur de Jérôme Bosch, La vision de Tondale, vers 1525, Madrid, Fondation Lazaro Galdiano
On chercherait en vain dans le récit les scènes représentées par le peintre. Les seuls indices permettant de rattacher l’image au livre sont, en bas à gauche, le chevalier Tondale assoupi accompagné par un ange, et en bas à droite, l’âme nue du chevalier accompagnée d’un petit démon ailé, et chevauchant une créature hybride. Tous les petits personnages nus aux prises avec des démons font allusion aux péchés et à leurs châtiments. Et sous le manteau vert du géant/paysage, on aperçoit à gauche deux individus allongés et tourmentés par des serpents et des diables. Donc, même s’il n’y a pas de gueule d’enfer, le personnage géant semble bien être aussi un symbole de l’enfer, comme l’homme arbre l’était devenu sur le panneau droit du Jardin des Délices. Peut-être y a-t-il ici une sorte de message philosophique indiquant que l’enfer est à l’intérieur de nous-même…

Mise à jour juillet 2017 : une "Vision de Tondale" d'un suiveur de J. Bosch, et datée de la fin du XVe s., conservée au Denver Art Museum, confirme le lien avec la gueule d'enfer et l'homme arbre de Bosch :
Suiveur de Jérôme Bosch, La vision de Tondale, fin XVe siècle, Denver Art Museum
 

À peu près à la même époque (début XVIe), on trouve à nouveau une tête géante dans une Tentation de Saint Antoine de Jan Mandijn (Liechtenstein Museum, Vienne):

Jan Mandijn, La tentation de Saint Antoine, Liechtenstein Museum, Vienne
 La représentation est très réaliste, donnant plus de force à l’horreur de la scène ; en effet la tête est suppliciée par des démons qui lui coupent les oreilles pour les rôtir, tandis que des reptiles s’introduisent dans les yeux et dans la bouche. Le crâne, en partie rasé, est ouvert comme un oeuf sur le côté et laisse voir une petite chouette (symbole de la sagesse) en bien mauvaise posture. La même chouette figure aussi dans le boulet fixé à l’oreille qui va être coupée. Cette tête est ici comme l’allégorie des souffrances que les démons font endurer à Saint Antoine.

Quelques années plus tard (1557), Pieter Bruegel l’Ancien reprendra l’idée dans un dessin destiné à la gravure, représentant également une Tentation de Saint Antoine.

Pieter Bruegel l'Ancien, Dessin pour la tentation de St Antoine, 1556, Ashmolean Museum, Oxford
Ce dessin est sans doute plus proche de la peinture "la Vision de Tondale" que de la tentation de St Antoine de Mandijn. Il s’agit pourtant aussi d’une Tentation et non d’une représentation de l’enfer, mais les points communs avec la Vision de Tondale sont nombreux :

-    St Antoine, le personnage principal, est relégué dans un coin (en bas à droite), comme l’était le chevalier Tondale.
-    Tout le centre de l’image est occupé par la tête d’un personnage géant surgissant comme une île au milieu de la rivière, et de laquelle semble sortir un arbre. L’un des yeux ressemble à un hublot au vitrail cassé, l’oreille est comme l’entrée d’une grotte d’où s’échappe un personnage affolé, tandis que deux autres stationnent dans la bouche, qui rejette une épaisse fumée. Les lorgnons, inutiles, sont fixés comme un piercing sur la narine.
-    La tête est surmontée par un grand poisson dans le ventre duquel deux individus prennent à parti un troisième, qui va être éjecté.
-    Ailleurs démons et grylles se livrent à diverses facéties.

Il paraît maintenant évident que cette tête-habitacle symbolise l’homme soumis à la confusion des passions, qui le rendent aveugle et sourd…

Un siècle après, le peintre anversois Joos van Craesbeeck (élève d’Adrian Brouwer) composa une Tentation de Saint Antoine où réapparaît cette même composition, avec la tête géante, cette fois trépanée, qui sert d’habitacle à toutes sortes de créatures fantasmagoriques, entrant et sortant par la bouche béante.

Joos van Craesbeeck, La tentation de St Antoine, vers 1650, 78x116cm, Staatliche Kunsthalle Karlsrhe
Les lorgnons sont posés sur le sommet du crâne, fixés à un parchemin roulé (sagesse oblitérée ?). Un couple d’oiseaux a fait son nid à côté, et de leurs œufs s’échappe une nuée de volatiles. Si le discours est donc à peu près le même que celui de Bruegel l’Ancien, la nouveauté réside dans le fait que le peintre a probablement donné ses propres traits à la figure géante (on retrouve la même physionomie sur le visage d’un « homme criant », qui lui est attribué). Pour l’anecdote, je me suis moi-même récemment amusé à faire un autoportrait reprenant en partie la composition de van Craesbeeck.


La peinture flamande du XVIe siècle montre d’autres occurrences de personnages géants qui s’enracinent dans le paysage, ou dans l’architecture, pour former des sortes d’habitacles. Jérôme Bosch, peu de temps après son homme-arbre du Jardin des Délices, invente dans le panneau gauche du triptyque de la Tentation de Saint Antoine (Musée National d’Art Ancien, Lisbonne) un « homme-bouge », grand personnage à quatre pattes, qui donne accès entre ses jambes à une maison de débauche, et dont le dos forme une colline verdoyante ; notons que de ses jambes partent aussi des branches et des racines.
Jérôme Bosch, Tentation de St Antoine, détail du panneau gauche du triptyque (Lisbonne)
On retrouvera une interprétation et un prolongement de ces inventions de Bosch dans deux gravures des années 1550 de Pieter van der Heyden, faites à partir de dessins originaux de Bruegel l’Ancien :

-    D’abord dans une illustration du péché de « gourmandise », où l’on retrouve sur la gauche un géant à genou qui forme une maison (ou un four), et dont la tête semble traversée par un tournebroche ; sur la droite, on voit une tête géante-moulin à vent, que de petits personnages gavent avec des sacs de blé.
Gula (la gourmadise), gravure de Pieter van der Heyden sur un dessin de Pieter Bruegel l'Ancien, circa 1560
-    Ensuite dans une illustration de la vertu de « patience » (sous-titre : la patience consiste à supporter avec une âme égale les maux qui nous accablent). On y voit à quatre pattes un homme-œuf dont la tête fume comme une cheminée, et qui nous rappelle directement l’homme-arbre de Jérôme Bosch. Il est enfourché par un cavalier qui s’emboîte dans sa coquille, et qui lui-même est « habité » par un arbre qui émerge de son dos.

Patientia (la patience), gravure de Pieter van der Heyden sur un dessin de Pieter Bruegel l'Ancien, circa 1560

Citons également une tête-paysage très insolite, créée par le graveur flamand calviniste Marcus Gheeraerts l’Ancien (1520-1590) :

Marcus Gheeraerts, Allégorie de l'iconoclasme, 1556, British Museum
Cette gravure, nommée Allégorie de l’iconoclasme  est de 1566, « soit l’année même où éclate la crise iconoclaste dans les Pays-Bas méridionaux, cette image iconoclaste de l’idolâtrie, figure anamorphique qui, sous les apparences chaotiques d’un amoncellement de pratiques dévotes et superstitieuses, nous dépeint les traits monstrueux d’un moine idolâtre, défiguré par une espèce de gangrène. Représentés avec une distance qu’on pourrait dire quasi ethnographique, les usages religieux ici dépeints ne laissent transparaître la charge critique qu’à travers de petits détails, comme l’oiseau laissant tomber sa fiente sur un moine en train de vénérer une image. Mais plus encore que ces détails, c’est le chaos d’ensemble qui laisse présager la folie ou la maladie du visage qu’on découvre alors dans cette image double, à moins que le processus de lecture s’amorce plutôt par la reconnaissance de ce visage défiguré dont il s’agit ensuite de dépister le mal qui le ronge. Quoi qu’il en soit, on a bien affaire au portrait auto-défiguré de l’idolâtre qui n’est pas sans rappeler l’idole des Psaumes, qui a des yeux mais ne peut voir, qui a une bouche mais ne peut parler et qui a des oreilles mais ne peut entendre (CXV, 5-8). Donner figure à la défiguration, à une image qui s’annihile, qui s’autodétruit, tel est bien l’enjeu de cette gravure diabolique qui dévoile ainsi sa dimension autoréflexive. » (in Vidit et doluit, et trucidavit, et occidit. Violence de l’idole et image de la violence, par Ralph De Koninck, Université de Louvain). Cette gravure de Gheeraerts a été reprise en 2006 par Marcus Wills, un artiste australien, pour une composition dédiée à son collègue sculpteur Juraszek, et qui est plutôt ici une Allégorie de l’Artiste.
Marcus Wills, The Paul Juraszek monolith, 2006
On peut aussi en rapprocher la tête géante du « Visage de la guerre » de Salvador Dali:

Salvador Dali, Le visage de la guerre, 1940, 64x79cm, Musée Boijmans van Beuningen, Rotterdam

Il faut maintenant parler aussi des images doubles, dont le maître incontesté est le peintre Giuseppe Arcimboldo, Milanais de naissance qui travailla notamment à la cour de Prague. On connaît généralement ses portraits réalisés avec une superposition de légumes, fruits, fleurs, poissons, etc. Mais il a aussi inventé des portraits/paysages, sortes de figures géantes composées avec le relief, les rochers, et les architectures. Ces compositions sont sans doute restées de simples dessins, destinés à la gravure. À ma connaissance, il n’en reste qu’une, réalisée au tout début du XVIIe siècle par Hans Meyer, et conservée au Ashmolean Museum à Oxford :


Cette gravure a été reprise en peinture par Jos de Momper II, à l’intérieur d’une série (thème des saisons) dont les autres pourraient bien aussi dériver de dessins d’Arcimboldo:

Joos de Momper II, paysages anthropomorphiques, été et hiver, d'après Arcimboldo, c. 1600-1620
Mais si les portrait/paysages arcimboldiens font facilement ressortir la forme du visage humain, d’autres peintres et graveurs flamands s’ingénieront, toujours au début du XVIIe siècle, à masquer la figure dans le tableau de paysage. Une gravure célèbre de Matthaus Merian, reprise par son collègue Wenceslas Hollar, ainsi que par de nombreux peintres, dissimule un personnage couché dans un paysage au bord d’un plan d’eau :

Matthaus Merian, paysage anthropomorphique, gravure
Le paysage formant image double devient un véritable genre pictural, principalement chez les peintres flamands, et il perdurera au XVIIIe siècle. Voici quelques exemples, de peintres anonymes :

Paysages anthropomorphiques, école flamande, circa 1620  (Christie's, 2004)
Plus près de nous, les images doubles passionnèrent Salvador Dali, qui  théorisa la chose (« révélation du mimétisme » et  influence sur la « cristallisation des images paranoïaques ») et produisit de nombreux paysages/visages et architecture/visage ; en voici deux exemples très connus :

Salvador Dali, Tête paranoïaque, hst 18,5x22,5cm, vers 1935, collection privée
Salvador Dali Métamorphose de Narcisse, 1937, Huile sur toile, 51,1 x 78,1 cm, Tate Gallery, Londres

Enfin, pour terminer, quittons la pure peinture pour un petit détour montrant quelques projets d’architecture visuellement anthropomorphe, réels ou imaginaires,  tels qu’ils ont émergé ici où là au cours de l’histoire. Je les présente chronologiquement :
-    De la fin du XVIe siècle, ce dessin allégorique d’Arcimboldo (allégorie de la mort – qui entre par la fenêtre-oeil):


-    De 1610, cette maison qui n’est pas vraiment un projet, mais un emblème (Illustration de Theodor Galle pour un livre d’emblèmes de Joannes David – Duodecim specula…., édité chez Plantin):


-    De 1708, une illustration allégorique de l’encyclopédie scientifique de Tobias Cohn, comparant le corps humain à une architecture:


-    De la fin du XVIIIe siècle, un projet de A. Claris (artiste dont on ne sait rien) pour une fabrique de parc, en forme de crâne:


-    De 1886, L’emblématique statue de la Liberté de N-Y, conçue par le sculpteur A. Bartholdi, l’architecte E. Violet-le-Duc, et l’ingénieur G. Eiffel:

-    Et pour finir deux maisons anthropomorphes japonaises… Pas vraiment convaincantes !


samedi, novembre 21, 2015

Exorcisme (autoportrait)


Gilles Chambon, Exorcisme (autoportrait), huile sur toile 75 x60 cm, 2015
Cela fait très longtemps que j’exorcise ma peur du néant par la pratique de l’art pictural.

Il ne s’agit en aucun cas d’expulser des démons qui se seraient emparés de mon esprit ; bien au contraire, à l’inverse de Saint Antoine, je m’efforce d’aider toutes sortes de créatures imaginaires à venir vers moi, et à nicher dans ma tête… Opération douloureuse, fatigante, et parfois même assez angoissante. C’est ce qu’exprime cet autoportrait, qui révèle exactement ce qui me trotte dans la tête à l’instant T, juste après avoir perçu un éclair synchronistique entre une lithographie de Zao Wou-ki (Composition, planche d’illustration de l’Élégie pour Jean Marie, L. S. Senghor, éd. Regard, Genève, 1978) et une Tentation de Saint Antoine, de Joos van Craesbeeck (c. 1650, huile sur toile, 78 x 116cm, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe).

mercredi, novembre 11, 2015

Le paradis des taureaux

Gilles Chambon, Taureaux jouant à saute-mouton, huile sur toile 50 x 75 cm, 2015

J’ai imaginé que les taureaux, plutôt que de jouer à la corrida dans l’arène avec ce petit scorpion sournois qui agite sans cesse sa muleta et finit par les tuer, préféreraient jouer à saute-mouton dans la sierra. C’est ce qui arrive certainement, au paradis des taureaux.

Dans cette composition synchronistique, je me suis réapproprié deux oeuvres de Francisco Goya et Paul Klee. J'ai détourné la « pluie de taureaux », petite gravure de la série des « disparates » de Goya, pour l'intégrer dans un décor merveilleux issu d’une aquarelle de Klee de 1913, conservée à Berne à la Fondation Klee, et titrée « In the quarry ».
 

jeudi, octobre 22, 2015

Danse villageoise


Gilles Chambon, Danse villageoise, huile sur toile 45x55cm, 2015

J’ai imaginé cette « rhapsodie visuelle » sur des paroles de Francisco Goya et une musique de Paul Klee.

La métaphore musicale m’a été suggérée par Klee lui-même. En effet, le paysage de ma peinture se calque sur l’une des aquarelles que Paul Klee exécuta du paysage de St Germain près de Tunis, en 1914. « Klee utilisait alors des couleurs transparentes qu’il superposait. Sa peinture est composée d’éléments qui sont un peu comme des notes sur une portée musicale. Ces éléments se juxtaposent, se croisent, s’interpénètrent, se mélangent pour finalement composer un paysage. » (texte repris des éditions VisiMuz).


Le peintre était allé en Tunisie avec ses amis August Macke et Charles Moilliet en avril. « Ils y avaient été invités par un ami de Moilliet, le docteur Ernst Jäggi (1878-1941), qui possédait une maison de campagne à Saint-Germain, à cette époque un quartier européen au sud de Tunis, créé en 1909, et aujourd’hui appelé Ezzahra. Klee et Macke peignirent énormément. Ils avaient rencontré Robert Delaunay deux ans auparavant et avaient étudié ses théories sur la couleur (les couleurs remplacent les objets…). Leur expérience tunisienne leur permit de tester une manière nouvelle pour eux. Leur but était de mieux appréhender la couleur. Paul Klee écrivit dans son journal lors de leur visite de Kairouan : « La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Elle me possède. Voilà le sens de ce moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre ».

Vue de Saint-Germain (1914), aquarelle sur papier, Columbus Museum of Art, Columbus.

Quant à la ronde du premier plan, elle est transposée à partir d’une petite gravure de la série des Disparates de Goya (1816-1823). Ces gravures m’ont toujours fasciné par la force de leur expressivité et par la liberté décalée, onirique, et quelque peu obscure de leurs compositions. 


Le « Disparate Joyeux » nous montre trois hommes et trois femmes qui dansent en rond, pantins aux sourires grimaçants et aux mouvements saccadés, comme envoûtés par une étrange mélodie inaudible (rappelons qu’à cette époque Goya était sourd). La musique intérieure de Goya est certes plus grinçante que celle de Klee, mais leur rencontre synchronistique engendre une mélodie visuelle nouvelle, qui marie consonances et dissonances, modérant la sérénité de Klee et redonnant un peu d’allégresse aux visions enfiévrées de Goya.

samedi, octobre 17, 2015

Petite Madone onirique et paramnésique


Gilles Chambon, Petite Madone onirique et paramnésique, huile sur toile 45x45cm, 2015
Nous sommes au mois d’octobre, et comme chacun sait le mois d’octobre est celui du Rosaire, dévotion à Marie sous forme d’une série de 150 prières dédiées.

L’importance de la figure de Marie dans l’imaginaire occidental est énorme. Je renvoie le lecteur qui en douterait à mon article « À propos d’une Vierge à l’enfant », qui rappelle comment s’est structurée peu à peu l’image de la Vierge à l’enfant que nous portons tous dans un coin de notre tête. Ce sont évidemment les peintres et les sculpteurs qui en ont expérimenté toute la typologie, et qui ont fixé en nous une sorte d’archétype inconscient, donnant lieu à une vision paramnésique devant certains nouveaux tableaux (sentiment de déjà vu, déjà vécu).

En reprenant ce thème pictural, j’ai donc voulu faire une nouvelle quintessence, dans une écriture à la fois moderne et hors du temps. J’ai personnellement en mémoire les merveilleuses Madones italiennes de la Renaissance, où, à la beauté et à la douceur mélancolique de la mère tenant son enfant, répond, à l’arrière plan, la sérénité et l’ampleur d’un paysage calme et lumineux. J’aime en particulier la Madonna del Prato de Giovanni Bellini. 

Giovanni Bellini, Madonna del Prato, 1505, National Gallery, Londres

Mais ce n’est pas elle qui m’a servi ici de modèle. La mystérieuse rencontre synchronistique à l’origine de ma Madone a eu lieu entre une très petite Vierge de Domenico Beccafumi (1485-1551) et un paysage d’Edgar Scauflaire (1893-1960), que j’ai découvert par hasard il y a peu. 


samedi, octobre 03, 2015

La Vénus aux oranges (Scauflaire synchronistique)

Gilles Chambon, La Vénus aux oranges, huile sur toile 45 x 80 cm, 2015
Sur les deux photos de mon atelier (ci-après), à gauche de mon chevalet, on voit successivement deux tableaux d’Edgar Scauflaire : une nature morte et un nu ; or il se trouve que c’est le même tableau : la nature morte a été peinte tête-bêche sur le revers d’un panneau où figurait le nu, conçu quelques années avant, et malheureusement délaissé par le peintre (qui avait d'ailleurs badigeonné de colle ce côté du panneau)… Impossible alors de voir simultanément ces deux moments de la création d’Edgar Scauflaire.

Levant l’interdit qui les condamne à se tourner le dos à jamais, j’ai peint une Vénus aux oranges, allongée à côté de sa table de collation. Ma composition synchronistique, en rassemblant les deux œuvres de Scauflaire - pour moi d'égale valeur - les fait dialoguer, et scelle ainsi la réconciliation entre la nature morte aboutie et le nu que le peintre avait malencontreusement boudé.


lundi, septembre 28, 2015

La peinture synchronistique au GMAC Bastille 2015

Vernissage jeudi 29 octobre jusqu'à 22h

Chers lecteurs de ce blog, vous pourrez découvrir mes peintures "synchronistiques" au Grand Marché d'Art Contemporain de la Bastille (Paris) du 29 octobre au 2 novembre 2015.

Pour mémoire, je rappelle que la peinture synchronistique cherche une voie d’expression picturale nouvelle, basée sur la rencontre, le mélange, et la réinterprétation d’oeuvres appartenant au patrimoine pictural occidental. Ce recours aux œuvres du passé n’est pas de la nostalgie, mais au contraire, résulte d’une conscience claire que la plus grande révolution actuelle est la mise à disposition en temps réel, grâce à Internet, de l’ensemble des oeuvres qui constituent l’histoire de l’art. Et ces oeuvres, à quelque époque qu'elles appartiennent, s’offrent d’évidence comme un substrat privilégié pour un renouveau de la composition picturale contemporaine.

En effet ce qui caractérise notre contemporanéité est bien son ouverture temporelle, et non, comme on le croit trop souvent, sa focalisation sur le moment présent.

La combinatoire esthétique de la peinture synchronistique s’inscrit dans cette vision plus large de la contemporanéité, pour laquelle toutes les strates historiques de la culture sont à considérer comme partie intégrante de l’appréhension contemporaine du monde.

Voici une présentation succincte des peintures synchronistiques qui seront exposées au GMAC. La vidéo est accompagnée d’une musique de Jacques Loussier, de 1998, élaborée à partir de la Gymnopédie N°1 d’Erik Satie. J’ai trouvé que la façon qu’avait Jacques Loussier de revisiter le répertoire classique pour en tirer des compositions de jazz cadrait bien avec ma démarche synchronistique ; je laisse le lecteur/auditeur en juger.


PS : pour recevoir des invitations gratuites, envoyez-moi un email (erewhonowhere@yahoo.fr) avec votre adresse postale

lundi, septembre 14, 2015

Le banquet des dieux


Gilles Chambon, Le banquet des dieux, huile sur toile 110 x 155 cm, 2015
J’ai récemment consacré un article à la représentation picturale du repas des Dieux.
Sur l’Olympe, ou dans une grotte merveilleuse, invités par Neptune ou par le dieu fleuve Acheloüs, depuis le lever du jour jusqu’au coucher du soleil, les divinités grecques et quelques héros triés sur le volet savourent ensemble le nectar et l’ambroisie. Nos mets terrestres les plus délicats n’en sont, paraît-il, qu’un pâle reflet. À moins que ce ne soit l’inverse…

Quoi qu’il en soit, j’ai tenté dans ce nouveau tableau de transposer, en formes, couleurs, et imagination, l’ivresse particulière que doit provoquer un petit verre de nectar accompagné d’un toast d’ambroisie. Mais où trouver les matrices imaginales capables de telles sensations ? La nourriture divine des peintres (surtout s’ils sont adeptes de la synchronicité) ne peut assurément se récolter que dans les œuvres qui illuminent l’histoire de la peinture. J’ai donc composé mon menu avec des ingrédients appropriés, de première qualité :

-    d’abord j’ai coupé un grand morceau d’Europe après la pluie, de Max Ernst ; je l’ai ensuite posé sur un nuage de Zao Wou-Ki, et truffé de figurines de Luca Penni, bien mélangées. 

-    Après, il ne me restait plus qu’à remuer onctueusement le mélange avec un grand trident. J’en ai chargé un colossal Neptune de circonstance, sorti, pour les besoins de la cause, d’un dessin d’esquisse de Domenico Beccafumi qui n’avait rien à voir avec le dieu des mers…

Recette synchronistique donc, qui je l’espère, procurera à l’amateur une dégustation picturale réussie !

mardi, septembre 01, 2015

Peter I Casteels, un peintre anversois méconnu du XVIIe siècle



Six toiles monogrammées "P. C. INV.",  attribuées à différents membres de la famille Casteels, mais certainement de la même main: celle de Peter I Casteels

La guilde Saint Luc d’Anvers est florissante au XVIIe siècle ; elle compte des maîtres prestigieux comme Pierre-Paul Rubens, Peeter Snayers, ou Pieter Bruegel le Jeune, mais aussi une foule d’autres artistes, pour certains également très connus, mais pour d’autres restés obscurs. Les peintres forment parfois des dynasties familiales, se transmettant le métier de père en fils, comme faisaient généralement autrefois les artisans. Les Casteels sont ainsi une grande famille de peintres anversois. En un siècle et demi (de 1627 à 1760), pas moins de vingt-et-un peintres de la famille Casteels ont été identifiés par les historiens, à partir des registres de la guilde. Ce ne sont pas des artistes de premier plan, ils sont mal documentés, et portent souvent les mêmes prénoms d’une génération à l’autre ; d’où la confusion qui s’est fréquemment installée dans les attributions d’œuvres à l’un où à l’autre.

Voici la liste chronologique de ces peintres (bien qu’on ne connaisse généralement pas leur date de naissance, mais seulement leur date d’inscription en tant que maîtres dans la guilde de St Luc – sachant qu’à l’époque un peintre passait maître en moyenne âgé de vingt à vingt-cinq ans) :

Jan I Casteels, (vers 1600 – 16….)
Peter I Casteels (vers 1605 – 16….)
Jan II Casteels, (vers 1620 – 1666 ?)
Pauwel Casteels, (vers 1630 – 1683)
Frans I Casteels, (vers 1632 – vers 1708)
Alexandre I Casteels, (vers 1635 - 1681/1682)
Joseph Frans Casteels (vers 1635 – 1699)
Peter II Casteels, (vers 1652 – vers 1700 ?)
Christiaen Casteels, (vers 1655 – 1679)
Alexandre II Casteels (vers 1665 ? - après 1712/1713)
Alexandre III Casteels ?
Alexandre IV Casteels (… -1694)
Jacob Casteels, (vers 1667 – après 1706)
Frans II Casteels (vers 1670 - ?)
Gonsales Casteels, (vers 1673 – 1709)
Peter Franciscus Casteels (vers 1675 - ?, après 1697/1698)
Jan Frans Casteels, (vers 1678 – après 1711)
Peter III Casteels (1684 - 1749)
Frans III Casteels (1686 – 1727)
Henricus Casteels (vers 1700 ? - après 1757)
Carel Casteels (vers 1730 – 17…)
  • *La plupart des informations sur ces peintres ont été reprises des notices établies par Bernadette Bodson, pour le Dictionnaire des peintres belges (http://balat.kikirpa.be/peintres/)
Quatre d’entre eux sont des enlumineurs : Alexandre II Casteels, Alexandre III Casteels, Jan Frans Casteels, Henricus Casteels.

Parmi les dix-sept restant, qui sont des peintres de tableaux, le plus connu et le mieux documenté est Peter III Casteels ; mais quelques autres également ont des œuvres documentées. En voici une présentation sommaire, que je terminerai en m'attardant sur Peter I Casteels.

-    Peter III Casteels (Anvers, 1684 - Richmond, 1749)

Peter III Casteels, Un concert d'oiseaux, 1727 hst 50,5 × 114 cm, signé et daté, passé en vente chez Bonhams 3 Dec 2008 Londres

Peter III Casteels, Nature morte, 82 × 111 cm,Collection privée
C’est un Peintre de fleurs, de fruits, d'oiseaux et de paysages. Il est « le plus représentatif d'une lignée de maîtres anversois. Fils de Peter II Casteels et d'Elisabeth Bosschaert, il est formé par son père. Après un séjour en Angleterre dès 1708, il est reçu maître à Anvers en 1712/1713. Mais c'est à Londres qu'il fait carrière. D'une virtuosité remarquable, peintre décoratif par excellence, il orna de nombreux salons ou dessus-de-porte et de cheminée, représentant des corbeilles et des vases élégants garnis de fleurs disposées en éventail et vues de bas en haut. Casteels a signé aussi des paysages enrichis d'oiseaux, de fleurs ou d'animaux. Il peignit deux importantes séries, gravées en 1730 et 1732, "Les douze mois des fleurs" et" Les douze mois des fruits". Son style s'apparente tantôt à celui du Hollandais J. van Huysum, tantôt à G.P. Verbruggen; mais il peut par ailleurs se détacher de telles influences pour créer des œuvres d'un style plus personnel. Ses œuvres se trouvent dans des collections privées et sont connues par des ventes diverses ou des expositions ».

-    Pauwel Casteels - (vers 1630 – 1683) et Alexandre I Casteels, (vers 1635 - 1681/1682)
 
Pauwel Casteels, Bataille de Vienne, 1683-85, hst,  1,56x1,84cm, Varsovie, musée du Wilanow Palace
Pauwel Casteels, La bataille de Clavijo, hst 60 x 98,5 cm Vente Tajan déc 2012



Alexandre I Casteels, Bataille contre les Turcs, hst, 121 × 174.5 cm,  ALU (University of Ljubljana)

Certains experts ont attribué à tort à Pauwel Casteels des œuvres dues à d’autres Casteels, sans rapport avec ses travaux documentés. 
Pauwel Casteels est un peintre de batailles. Actif à Anvers, mentionné à diverses reprises dans les inventaires, on ignore la date de sa naissance exacte. Entré maître en 1649/1650 dans la guilde des peintres d'Anvers comme fils de maître, il semble être mort en 1683. Un "Combat de cavaliers" (Schleissheim, Bayerische Staatsgemäldesmlg.) monogrammé témoigne d'une influence de Peeter Snayers. Il a peint et signé plusieurs toiles de scènes de batailles dont celle de Vienne, du musée du Wilanow Palace, à Varsovie. Il a travaillé sur certaines toiles en collaboration avec son frère (ou cousin) Alexandre I Casteels, reçu maître de la guilde de Saint-Luc d'Anvers en 1658/1659, et inscrit en tant que fils de maître, peintre de paysages, de scènes de chasse et de batailles.

-    Peter II Casteels, (vers 1650 – vers 1700 ?)

Peter II Casteels, Vue d'un port imaginaire (d'après une gravure de Jacques Callot), 29,5 x 42,5cm, Louvre dép. des peintures

Peter II Casteels, Vue du Louvre et de la tour de Nesle, 29,5 x 42,5cm, Louvre dép. des peinture

Peter II Casteels, Port de mer, 28,8 x 43cm, musée des Beaux-Atrs de Pau

Peter II Casteels, Port de mer, 28,5 x 42,7cm, musée des Beaux-Atrs de Pau
Peter II Casteels est un autre Casteels dont  les œuvres sont relativement faciles à identifier ; selon certains auteurs, il est le fils de Peter I. Il est entré dans la guilde de Saint-Luc à Anvers en 1673/1674 comme fils de maître. Marié à Elisabeth Bosschaert, il eut deux fils peintres, Peter III et Frans III Casteels. Il s’est spécialisé dans la peinture de vues de ville. D'après le dictionnaire de A. von Würzbach, deux tableaux signés "P. Kasteels", conservés à Oldenbourg, pourraient être de lui. Il y en a aussi deux au musée des Beaux-Arts de Pau, et deux dans les collections du Louvre (voir ci-dessus).

-    Jan II Casteels, (vers 1620 – 1666 ?)

Jan II Casteels, fut élève d'un certain Daniel Stevens en 1636/1637 ; c’est un peintre de paysages ; les comptes de la firme anversoise Forchondt mentionnent en septembre 1666 vingt paysages d'un Hans Casteels qui pourrait correspondre à cet artiste.

-    Frans III Casteels (1686 – 1727)

Frans III Casteels, Grande Place d'Anvers, 1715, 54 x 82 cm, Koninklijk Museum voor Schone Kunste, Anvers
Frans III Casteels est fils de Peter II Casteels, et c’est aussi un peintre de vues de villes. Il est devenu maître de la guilde de Saint-Luc d'Anvers en 1714/1715 ; curieusement, il n'est pas inscrit en tant que fils de maître dans les registres. On lui attribue traditionnellement "La Grand-Place d'Anvers" daté 1715 (Anvers, K.M.S.K.). Cette œuvre ainsi que deux autres de ce peintre - "Vue du Meir" et "L'Ommegang -" se trouvaient auparavant à l'hôtel de ville d'Anvers. Il semble chronologiquement impossible que la gravure "L'Ommegang à Anvers" (Anvers, Mus. Plantin-Moretus) par Gaspar Bouttats, ait été réalisée d'après ce dernier tableau, comme le prétendent certains auteurs; elle dut plus vraisemblablement être gravée d'après une œuvre d'Alexandre I Casteels.

-    Peter Franciscus Casteels, (vers 1675 ? - après 1697-1698)

Peter Frans Casteels, 2 bouquets de fleurs, après 1690, 2 hst 83x63cm,  Museum of  Fine Arts, Budapest
Quelques tableaux signés de Peter Franciscus Casteels, permettent de cerner un peu le travail de ce peintre. Elève en 1690/1691 de G.P. II Verbruggen, Il devient franc-maître à Anvers en 1697/1698, inscrit en tant que fils de maître. Il est peintre de sujets religieux et de fleurs. Deux tableaux, formant pendants, conservés à l'église Saint-Sauveur de Bruges, seraient de cet artiste : une "Annonciation" et une "Vierge avec l'Enfant et saint Jean-Baptiste" - deux médaillons entourés d'une guirlande de fleurs, signés et datés 1694. Il est cependant étrange de constater que cette date est antérieure de trois ans à celle de son accession à la maîtrise. Deux autres pendants, dont l'un est signé, sont également attribués à Peter Franciscus Casteels : "Vase de fleurs avec des roses et des tulipes" et "Fruits dans un paysage" vendus à Londres, chez Sotheby, en 1980.

-    Jacob Casteels, (vers 1667 – après 1706)

Jacob Casteels, est aussi fils de maître. Il a acquis la maîtrise en 1689/1690, et est plutôt considéré comme un peintre-décorateur. On sait seulement qu’il a réalisé divers travaux décoratifs entre 1697 et 1702 et qu’il était toujours en vie en 1706.

-    Alexandre IV Casteels (… -1694) et Joseph Frans Casteels (vers 1635 – 1699)

Alexandre IV (?) Casteels, Une bataille de cavalerie, monogrammé "AL - C", 118.1 x 83.5 cm, collection privée

De Alexandre IV Casteels, décédé en 1694, on connaît deux œuvres monogrammées "AL. C.": une "Scène de chasse à cheval dans un paysage avec une rivière" passée dans le commerce de l'art à Cologne en 1960 et "La conversion de saint Paul" (Munich, vente mars 1932). Il serait le frère de Joseph Frans Casteels, originaire du Brabant, auteur de cartons de tapisseries ; celui-ci travailla à Berlin de 1688 jusqu'à sa mort, probablement en 1699.

-    Peter I Casteels (vers 1605 – 16….)

C’est lui, Peter I Casteels, qui est le véritable sujet de cet article. On le considère généralement comme le père de Peter II Casteels. mais il semble plus logique, vu les dates de naissance présumées, et son style de peinture, que ce dernier soit plutôt le fils de Jan II Casteels. Quoi qu’il en soit, Peter I Casteels est devenu franc-maître de la guilde de Saint-Luc d'Anvers en 1629/1630 ; il a reçu deux élèves en 1640/1641 et deux autres en 1644/1645. On ne connaît pas la date de sa mort. 

Il a été classé comme peintre de sujets allégoriques. Mais peu de tableaux lui ont été attribués. Cependant, une piste, qui me semble être la bonne, a été ouverte en 2010 par M. Jan De Maere, spécialiste de la peinture flamande (Bruxelles - expert d’une vente Christie’s juillet 2010), qui lui a donné un « David et Abigaïl » (huile sur toile 115 x 200 cm), tableau signé du monogramme « P. C. INV. ».
Trois autres tableaux portant ce même monogramme ont par le passé été attribués à tort à Pauwel Casteels : ils ne correspondent ni à son style, ni à ses habitudes de signature, ni au genre dans lequel il s’était spécialisé (scènes de batailles). Par contre ils ont la même facture que le « David et Abigaïl », et leurs sujets sont soit liés à l’Ancien Testament, soit à la mythologie sous forme allégorique, comme cela se faisait dans la peinture maniériste depuis la seconde moitié du XVIe siècle. L’identification du monogrammiste P. C. à Peter I Casteels me paraît donc évidente, et, de fait, au moins six tableaux qui portent la marque « P. C. INV. » pourraient lui être attribués d’emblée :

-    David et Abigaïl, huile sur toile 115x200 cm, vente Christie’s, Londres, Juil 2010

David et Abigaïl, huile sur toile 115x200 cm, vente Christie’s, Londres, Juil 2010 
(à rapprocher du tableau de Theoroor Rombouts du musée de Budapest)

-    L'arrivée triomphale de David à Jérusalem, huile sur toile 170x230 cm, Vente Mercier, Lille, déc 2005

L'arrivée triomphale de David à Jérusalem, huile sur toile 170x230 cm, Vente Mercier, Lille, déc 2005

-    Le Triomphe de Neptune et d'Amphitrite. huile sur toile, 177 x 236 cm, Vente Sadde, Dijon, mai 2010

Le Triomphe de Neptune et d'Amphitrite. huile sur toile, 177 x 236 cm, Vente Sadde, Dijon, mai 2010

-    L'adoration du Veau d'Or, huile sur cuivre parqueté 69 x 87 cm, Vente Piasa, Paris juin 2008

L'adoration du Veau d'Or, huile sur cuivre parqueté 69 x 87 cm, Vente Piasa, Paris juin 2008

-    Triomphe de Neptune et Amphitrite avec divinités marines, huile sur toile 81x116 cm, Vente lucerne 1995

Triomphe de Neptune et Amphitrite avec divinités marines, huile sur toile 81x116 cm, Vente Lucerne 1995

-    Neptune et Amphitrite, anciennement à Florence, collection von Frey
, localisation actuelle inconnue

Neptune et Amphitrite, anciennement à Florence, collection von Frey
Mise à jour octobre 2017 et 2019 : Une "Assomption  de la Vierge" monogrammée P.C. INV, dans laquelle on reconnait bien le style de Peter I Casteels - notamment pour les angelots, et malgré le sujet assez différent de ce qu'on lui connaissait (le tableau est très inspiré de l'Assomption de la Vierge de Rubens dans la cathédrale d'Anvers, de 1621), passe en vente à Munich le 10/11/2017; puis en octobre 2019; la voici :

Assomption de la Vierge, huile sur toile 137x121,5cm, vente Munich nov 2017
Le style du Monogrammiste P. C., alias Peter I Casteels, est très reconnaissable; proche de celui de Gillis van Valckenborch pour les compositions mythologiques, mais aussi avec une influence très perceptible de Rubens. Les sujets allégoriques qu’il traite, mettant en scène les divinités marines (certainement très populaires dans le port d’Anvers) dérivent de l’atelier de Frans II Francken, de vingt-cinq ans plus âgé que lui. Sa manière est vigoureuse, ses compositions allégoriques pleines d’imagination, mais on relève parfois une certaine gaucherie dans le dessin des personnages.

Plusieurs tableaux non signés, en général donnés à Pauwel Casteels (mais aussi à Frans II Francken et à son entourage, ou à Simon de Vos), peuvent lui être attribués (à lui et à son atelier) avec une faible marge d’erreur, car style, sujets, et manière, sont très semblables à ceux des peintures monogrammées "P. C. INV".

En voici quelques-unes (pour certaines, les images sont très mauvaises, j’en demande pardon au lecteur) :

-    Neptune et Amphitrite, huile sur toile 81 x116 cm, anciennement attribué à l’entourage de Pauwel Casteels, collection privée
Neptune et Amphitrite, huile sur toile 81 x116 cm, anciennement attribué à l’entourage de Pauwel Casteels, collection privée

-    Le triomphe d'Amphitrite, huile sur cuivre 54 x 75 cm, anciennement attribué à Simon de Vos (2007 et 2014, vente Alte Kunst, Berlin mai 2014)
Le triomphe d'Amphitrite, huile sur cuivre 54 x 75 cm, anciennement attribué à Simon de Vos (2007 et 2014, vente Alte Kunst, Berlin mai 2014)

-    Triomphe de Neptune et Amphitrite, avec scènes d’enlèvement, collection d'Arlington Court, Devon, Angleterre
Triomphe de Neptune et Amphitrite, avec scènes d’enlèvement, huile sur cuivre, 49,5x64,8 cm, anciennement attribué à l'entourage de Frans II Francken, collection d'Arlington Court, Devon, Angleterre
-      Triomphe de Neptune et Amphitrite, huile sur cuivre, 40x50cm, (artnet) (m.à j. nov 2016)

Triomphe de Neptune et Amphitrite, huile sur cuivre, 40x50cm,  attribué à Theodor van Thulden

-    Le retour triomphal de David, huile sur toile 110x160cm, anciennement attribué à Pauwel Casreels, (Vente 15 déc 2006, Delvaux, Paris)

Le retour triomphal de David, huile sur toile 110x160cm, anciennement attribué à Pauwel Casreels, (Vente 15 déc 2006, Delvaux, Paris)

-    L’enlèvement des Sabines, huile sur cuivre 54x73 cm, non attribué (La Haye, maison de vente VenduHuis, mai 2012)

L’enlèvement des Sabines, huile sur cuivre 54x73 cm, non attribué (La Haye, maison de vente VenduHuis, mai 2012)

-    Le mariage de David et Abigaïl, huile sur cuivre, 70,5 x 88 cm, anciennement attribué à Pauwel Casteels, (Vente Piasa, Paris, juin 2000)

Le mariage de David et Abigaïl, huile sur cuivre, 70,5 x 88 cm, anciennement attribué à Pauwel Casteels, (Vente Piasa, Paris, juin 2000)

-    La continence de Scipion, huile sur cuivre 55,9x73 cm, anciennement attribué à Pauwel Casteels (vente Bonhams N Y, 8 mai 2013)


La continence de Scipion, huile sur cuivre 55,9x73 cm, anciennement attribué à Pauwel Casteels (vente Bonhams N Y, 8 mai 2013)
Mise à jour octobre 2018 : tableau sur cuivre représentant "Jephté vainqueur accueilli par sa fille", anciennement attribué à Pauwel Casteels (vente Oise enchères 3 nov. 2018)
Jephté vainqueur accueilli par sa fille, huile sur cuivre 56x72,5cm, attribuable à Peter I Casteels

 Mise à jour mars 2024 : voici deux autres tableaux attribués à Peter I Casteels, représentant Neptune et Amphitrite 
Neptune et Amphitrite, attribué à Peter I Casteels, huile sur toile 117 x 83 cm, collection privée

J’espère par cette modeste contribution avoir ouvert une piste que de meilleurs spécialistes que moi pourront creuser. Lorsqu’on aime la peinture, il est toujours passionnant d’essayer de rassembler à nouveau ce qui a été éparpillé au fil des siècles. La redécouverte de leurs œuvres est une façon de rendre un peu de leur âme aux artistes qui n’ont pas eu la chance d'inscrire leur trace dans nos mémoires.
 
Neptune et Amphitrite, attribué à Peter I Casteels, huile sur cuivre, dimensions et localisation inconnues