présentation des peintures synchronistiques

mardi, janvier 09, 2024

Jonas, ou la seconde naissance

 

Gilles Chambon, "Jonas, ou la seconde naissance", huile sur toile 50 x 73 cm, 2024


Si la baleine a recraché Jonas, c'est parce qu'il a enfin accepté de dire aux habitants de Ninive la vérité sur leurs mauvaises mœurs. Devant cette mission difficile que lui avait confiée Dieu, il avait d'abord voulu fuir, mais jeté par-dessus bord lors d'une tempête, le cétacé envoyé par le Seigneur l'avait englouti... pour qu'il se ravisât, durant les trois jours et trois nuits dans les entrailles du monstre, vécus comme une mort.

Devant l'épreuve on a en effet parfois envie de fuir, ou de se recroqueviller, comme dans le ventre de la mère.

C'est ce qui est arrivé à Jonas, dans le ventre de la mer, car comme le dit Carl Gustav Jung, plonger dans le ventre de la baleine, c’est revenir à l’enveloppe protectrice maternelle.

La sortie hors de la gueule du monstre est donc comme une seconde naissance : c'est prendre ses responsabilités, s'exposer aux regards malveillants, et ne plus avoir peur de clamer sa pensée, même si elle ne cadre pas avec la bienséance de l'idéologie dominante.

La peinture synchronistique est selon moi une seconde naissance de la peinture contemporaine, parce qu'elle fait comme Jonas, et ne craint plus de dire aux artistes conceptuels qu'ils sont égarés sur le mauvais chemin, et qu'il faut revenir aux fondamentaux !

 

Ce tableau synchronistique transpose un personnage du "Martyre de saint Matthieu" (Caravage, entre 1599 et 1601 chapelle Contarelli de l'église Saint-Louis-des-Français de Rome) et une baleine d'un Jonas de Paul Bril ("Jonas et la baleine", c. 1590, huile sur toile 128 cm x 175.5 cm Collection Wawel Castle, Cracovie), dans un paysage réinterprété de Henri Hayden ("Paysage méditerranéen", 1921, huile sur toile 66 x 92 cm)

jeudi, janvier 04, 2024

Le Sacré dévoyé

 

Matthias Grünewald, Crucifixion, retable d'Issenheim, entre 1512 et 1516, tempera et huile sur bois de tilleul, musée Unterlinden, Colmar

 

Andréa Serrano « Piss Christ »,  représentant un crucifix plongé dans un fluide orangé composé d'urine et du sang de l'artiste, 1987

Le sacré, nous a dit Jean Clair (La beauté et le sacré, communication mai 2011), c’est la façon de ressentir et de traiter le numineux, les forces et les choses qui signifient et semblent agir sur nous en dehors des banales explications rationnelles ou matérialistes. La religion est une des façons de traiter le sacré. Notre monde contemporain l'a de plus en plus remplacé par une sacralisation collective et obsessionnelle du ludique, c’est-à-dire de l’inverse du numineux. Toutes les formes de star system, de footballomanie, sont significatives de ce phénomène mondial qui marque notre temps : le désir de foi partagée et de rituel collectif s’est cristallisé non plus sur le divin (le transcendantal des religions), mais sur le surhumain ordinaire, mondain, sur la magie que représentent pour les foules, les humains au charisme ou aux dons exceptionnels. Foi et adulation se confondent ; non pas idolâtrie comme dans les temps anciens où certains croyants confondaient le divin avec sa représentation matérielle, mais véritable dévotion envers des humains semblables à nous. Le sacré n’est plus un monde à part, transcendant, mais une contrée particulière du monde profane. Ce n’est plus un sommet élevé d’où l’on communique avec le ciel, au risque d’être anéanti par le feu divin, mais une simple colline d’où l’on contemple avec délectation, comme au-dessus de la mêlée, la populeuse plaine humaine et ses marécages. 

 

Évidemment, les médias et leur exceptionnelle expansion depuis un siècle, sont à l’origine de ce renversement : chaque soir, la comédie humaine est maintenant présentée et mise en scène en temps réel sur le petit écran, et l’espace virtuel de la télévision, qui pénètre chaque foyer, devient cette sorte d’espace sacramentel, pseudo divin, où sont élus les demi-dieux humains dans lesquels chacun rêve de se reconnaître. Le paradis qui, dans les religions, était promis après la mort – c’est à dire hors de la matérialité humaine et du monde géographique, fait son retour sur terre et devient accessible à chacun, pourvu qu’il sache manœuvrer et se propulser en haut de la scène médiatique.  Et une autre vérité nouvelle se fait jour : la réussite médiatique attire l’argent, et l’argent attire la fascination médiatique ; César et Dieu se confondent. On n'essaie plus désespérément d’acheter, comme au moyen âge, l’indulgence divine à un intercesseur clérical, mais on compte sur le pouvoir magique de la fortune pour attirer le divin, pour le susciter, le produire. Le sacré contemporain a donc ceci de nouveau qu’il se gagne avec de l’argent, et qu’il produit de l’argent. 

 

Et l’Art, là-dedans, me direz-vous ? Et bien voilà : il fut jadis un acte de ferveur, dirigé vers dieu ou vers la beauté; Jean Clair rappelle cette phrase des Confessions de Saint Augustin : « Pour les interroger [les créations divines qui assaillent nos sens], je n’avais qu’à les contempler et leur réponse, c’était la beauté. » ; aujourd’hui, l’art est devenu acte de ferveur à soi-même, ou démonstration d’une capacité, d’une prétention de chaque artiste impétrant à être starisé, et donc divinisé selon le rituel de la sacralité médiatique. On admirait autrefois les œuvres d’art parce qu’elles renvoyaient à une transcendance, on admire aujourd’hui les objets d’art contemporain parce qu’ils renvoient à la personnalité divinisée – ou simplement héroïsée – d’un artiste.

lundi, décembre 11, 2023

Hypnos

 

Gilles Chambon, Hypnos, huile sur toile 55 x 80 cm, 2023

Il tient quelques fleurs de pavot et, alangui, se laisse porter par la matière des rêves. Il est frère de la mort et maître absolu du sommeil... Nous l'appelons toutes les nuits et attendons qu'il pose ses ailes bienfaitrices sur notre esprit.

 

Ici, il est synchronistiquement incarné dans un Léandre de Nicolas Régnier (1588-1667), et flotte au-dessus de fragments éclatés d'une mandoline de Duong Sen (1949-).

lundi, novembre 20, 2023

Le supplice de Prométhée

Gilles Chambon, Le supplice de Prométhée, huile sur toile 70 x 70cm, 2023

Mon Prométhée a cette dimension christique, dans laquelle la fragilité humaine investit le corps du dieu ou du titan.

Enchaîné par Zeus au Caucase et supplicié pour avoir donné le feu aux hommes, il a le foie (flanc droit) déchiqueté chaque jour par le bec d’un aigle, comme le Christ, cloué sur la croix pour avoir incarné la parole de Dieu, a eu le flanc droit transpercé par une lance. On peut aussi le rapprocher de Saint Sébastien, lui aussi enchaîné à cause de sa foi, et transpercé de flèches, dont souvent l'une va au flanc droit. 

 

C’est d’ailleurs un tel Saint Sébastien de José de Ribera qui m’a servi de modèle dans ce tableau synchronistique, composé suivant les lignes d’un dessin aquarellé de Geer Van Velde, avec un fragment de décor emprunté à Giorgio de Chirico, et la silhouette d’un aigle prise à Rosa Bonheur.

dimanche, novembre 05, 2023

EUTOPIA

 

Gilles Chambon, Eutopia, huile sur toile 50 x 61 cm, 2023

Depuis l’Atlantide de Platon, les hommes ont souvent rêvé d’une société idéale. Et si les écrivains, tels Thomas More (Eutopia/Utopia) ou Samuel Buttler (Erewhon), ont insisté sur le caractère imaginaire de leurs rêves en les nommant « nulle part », beaucoup d’hommes politiques y ont cru et ont cherché à mettre en œuvre la société parfaite. Ils ont alors embarqué les populations crédules dans des aventures hasardeuses, qui, comme on le sait maintenant, se sont la plupart du temps mal terminées.

Ma toile est une allégorie de ces départs hasardeux vers des rivages qu’on imagine meilleurs. Elle est construite selon le principe synchronistique, en rapprochant une peinture représentant Venise, de François Quelvée (1884-1967), et un fragment d’apothéose (?) venant d’un dessin préparatoire du peintre très vénitien Pietro Liberi (1605-1687), réinterprété à ma façon.