présentation des peintures synchronistiques

mardi, juin 23, 2015

Théodore Strawinsky : l’enchantement du quotidien


Th. Strawinsky, Nature morte au pot de terre, 1959, huile sur toile, 24 x 41 cm - © Fondation Théodore Strawinsky
Théodore Strawinsky, fils du compositeur Igor Stravinsky, est un peintre du XXe siècle dont le travail mérite aujourd’hui d’être redécouvert.

Né en 1907 à Saint-Pétersbourg, apatride depuis la Révolution russe, Théodore Strawinsky a demandé et obtenu la nationalité suisse en 1956. Mort à Genève en 1989, il est inhumé dans un cimetière russe, près de Paris. Après sa mort, sa femme, Denise Guerzoni, a créé en 1991 à Genève la Fondation Théodore Strawinsky, qui a pour objectif de faire connaître la vie, l'œuvre, et les activités du peintre. Elle a notamment réalisé un catalogue raisonné de son œuvre (plus de 7000 fiches descriptives et illustrées), accessible sur Internet depuis 2014. On y découvre les multiples facettes de son expression artistique.

Grâce à son père Igor qui était en relation avec toutes les grandes figures de l'art moderne, Théodore a côtoyé dès le plus jeune âge des hommes tels que Picasso, Braque et Derain, ou encore Cocteau et Ramuz. On peut juger de ses dispositions picturales précoces en regardant une des ses premières peintures, représentant « La première de L’Histoire du Soldat », aquarelle qu’il réalisa à l’âge de onze ans.

Th. Strawinsky, La première de "l'Histoire du Soldat" au théâtre municipal de Lausanne, 1918, aquarelle, 34,5 x 43,5 cm - © Fondation Théodore Strawinsky
Autour de 1920, André Derain, qui après la période fauve et cubiste était revenu a une expression plus traditionnelle, l’a initié aux différentes techniques de peinture et lui a prodigué des conseils. Mais c’est à Paris, à l'académie d’André Lhote, entre 1929 et 1931, qu’il a reçu un véritable enseignement pictural, intégrant les règles de composition et d'expression cubiste. Curieusement elles ne se ressentiront vraiment dans ses peintures qu'à partir de 1948.

Au cours de sa longue carrière, en plus de la peinture de chevalet, il a pratiqué l’illustration de livres (œuvres de Ramuz), le décor de théâtre (à Genève L’Histoire du Soldat - 1944, The Rake's Progress – 1952, et L’Oiseau de feu – 1962 ; à Zurich  Petrouchka de Giraudoux, et Sodome et Gomorrhe - 1944 ; d’Igor Stravinsky et Jean Cocteau, Oedipus rex - 1926 …), et la décoration monumentale (fresques, mosaïques, vitraux, tapisseries) dans divers bâtiments en Suisse romande et ailleurs en Europe.
Th. Strawinsky, étude de décor pour Sodome et Gomorrhe, 1944, gouache et aquarelle, 24 x 31,5 cm - © Fondation Théodore Strawinsky
Th. Strawinsky, étude de décor pour The Rake's Progress, 1952, gouache sur carton, 17 x 27 cm - © Fondation Théodore Strawinsky
Th. Strawinsky, Allégorie de la Prospérité, 1959, tapisserie, 175 x 325 cm - © Fondation Théodore Strawinsky

Th. Strawinsky, La Banque, la Fortune, 1957, mosaïque, 290 x 750 cm - © Fondation Théodore Strawinsky

Il participa notamment, en 1949, à la décoration de Notre-Dame de Toute Grâce, plateau d’Assy, de l’architecte Novarina, avec Matisse, Léger, Lurçat, Rouault, Braque, Chagall, Bonnard, et beaucoup d’autre artistes modernes (on lui doit la conception de deux mosaïques réalisées par Antionetti, et pour lesquelles il exécuta une trentaine de dessins). Devenu en 1935 ami avec le cardinal Charles Journet, il s’est converti au catholicisme en 1940, et travailla par la suite souvent pour des églises sur des thèmes religieux. Dans ce cadre il a collaboré avec les architectes Denis Honegger, Hans van der Laan, Nico van der Laan, et Jan de Jong.

Mais ce travail d'art appliqué, certes de bonne tenue plastique, n’est pas ce qui nous intéresse ici.

Sa personnalité et sa subtile sensibilité se manifestent davantage dans de petites œuvres, huiles et pastels, sur des thèmes touchant à son environnement quotidien : natures mortes composées avec les objets de la cuisine ou du salon, paysages vus de sa fenêtre ou redessinés à partir de croquis faits sur le motif lors de ses déplacements. 


La période la plus intéressante, de mon point de vue, est celle qui démarre à la fin des années 40. On a en effet le sentiment que son écriture picturale n’atteint vraiment sa plénitude qu’au moment où il commence à travailler parallèlement sur des vitraux (1948), et réintègre du coup dans ses peintures la leçon géométrique du cubisme de Lhote.

Théodore Strawinsky disait qu’il ne peignait pas comme il voyait, mais comme il regardait. Cela signifie qu’il opérait toujours une transposition plastique de ses sujets. Mais contrairement aux théoriciens du cubisme pour lesquels la méthode prévalait, à tel point que souvent le sujet n’était plus qu’un prétexte, Théodore garda toujours une attention aux ambiances, à la lumière, à une sorte de vision impressionniste qui coexiste dans ses œuvres avec la géométrisation cubiste. Mélange savoureux et subtile, servi par une palette à la fois chaude,  douce, et voluptueuse, aux longues résonances harmoniques.
En voici quelques exemples, accompagnés des dessins préparatoires, qui aident parfois à comprendre son processus de mise au point des œuvres, et notamment la plus-value apportée par le pastel ou les crayons de couleurs qui donnent un tremblement, une sorte de léger halot de lumière, conservé lors des versions définitives à l'huile (souvent d'ailleurs, les versions définitives restent au pastel).

Voici donc d’abord quatorze exemples de ses natures mortes réalisées entre 1948 et 1980, accompagnées pour onze d'entre elles d'études préparatoires ou de dessins réinterprétés :

Th. Strawinsky, Le tapis rouge, 1948, huile sur panneau de particules, 54 x 65 cm  - ci-dessous esquisse préparatoire à la mine de plomb, 21,5 x 26cm
- © Fondation Théodore Strawinsky

Th. Strawinsky, Le carafon, 1952,  pastel sur papier gris, 40 x 47 cm, collection privée - ci-dessous étude préparatoire à l'aquarelle, plume et lavis, 10 x 12,5cm
- © Fondation Théodore Strawinsky


Th. Strawinsky, Nature morte à la statuette noire, 1975-76, pastel sur papier, 70 x 100 cm  - ci-dessous 2 études préparatoires au pastel et mine de plomb,        30 x 21cm - © Fondation Théodore Strawinsky


Th. Strawinsky, La statuette blanche, 1976, huile sur toile, 46 x 61 cm  - ci-dessous étude préparatoire au pastel, 17 x 23,5cm - © Fondation Théodore Strawinsky



Th. Strawinsky, Le colloque, 1958, huile sur toile, 60 x 73 cm - © Fondation Théodore Strawinsky

Th. Strawinsky, Pichet, pêche, et figues, 1960, huile sur toile, 50 x 61 cm  - © Fondation Théodore Strawinsky


















Th. Strawinsky, Les trois pommes, 1953, huile sur toile, 54 x 65 cm - ci-dessous réinterprétation du thème à l'encre de chine sur papier, 1957, 54 x 65cm - © Fondation Théodore Strawinsky

Th. Strawinsky, Nature morte aux harengs, 1949, pastel sur papier, 65 x 81 cm  - ci-dessous 2 réinterprétations au crayon - © Fondation Théodore Strawinsky

Nature morte aux harengs, dessin à la mine de plomb, 1953,  21 x 26cm - © Fondation Théodore Strawinsky
Nature morte aux harengs, dessin à la mine de plomb, 1953  21 x 24cm - © Fondation Théodore Strawinsky


















Th. Strawinsky, Nature morte à la lanterne, 1960, huile sur toile, 60 x 73 cm - © Fondation Théodore Strawinsky
Th. Strawinsky, Deux pêches, deux moules, 1962, huile sur toile, 33 x 41 cm - ci-dessous étude préparatoire à la mine de plomb, 10,5 x 14,5cm -© Fondation Théodore Strawinsky

Th. Strawinsky, Le vase bleu, 1960, pastel, 48 x 63 cm - ci-dessous étude préparatoire à la mine de plomb, 15 x 21cm -© Fondation Théodore Strawinsky


Th. Strawinsky, Lumière sur la table, 1979, pastel sur papier, 70 x 101 cm - ci-dessous 2 études préparatoires, technique mixte, 14,5 x 19,5cm - © Fondation Théodore Strawinsky




Th. Strawinsky, (sans titre) Bouteille de vin,  huile, 50 x 65 cm - ci-dessous étude préparatoire à la mine de plomb, 21 x 29,5cm -© Fondation Théodore Strawinsky



Th. Strawinsky, Sur la terrasse, pastel, 49 x 60 cm - et étude préparatoire, pastel, 18 x 24cm - © Fondation Théodore Strawinsky

J'ai aussi choisi six paysages, qui montrent le subtile équilibre que Strawinsky savait trouver entre la restitution figurative, l'écriture stylistique, et la composition plastique; on remarquera entre autre le travail de recadrage, souvent effectué sur les versions définitives :

Th. Strawinsky, Bateau bleu à Palerme, 1962,  huile sur toile, 33 x 46 cm - ci-dessous deux études préparatoires à la mine de plomb et à l'aquarelle gouachée, 20,5 x 29,5cm et 20 x 29 cm - © Fondation Théodore Strawinsky


Th. Strawinsky, Isola Tiberina, Rome, 1960,  gouache pastel, 27 x 37 cm - ci-dessous  étude préparatoire à la  gouache et aquarelle, 26,5 x 36,5cm - © Fondation Théodore Strawinsky




Th. Strawinsky, Ferme toulousaine, 1957-1958,  huile sur toile, 55 x 65 cm - ci-dessous  étude préparatoire à la  mine de plomb, 21 x 28,5cm - © Fondation Théodore Strawinsky

Th. Strawinsky, Construction dans la verdure, 1954,  huile sur toile, 50 x 73 cm - ci-dessous  deux études (crayon sur papier 41,5 x 57cm, et lithographie, 21,5 x 29cm) - © Fondation Théodore Strawinsky


Th. Strawinsky, Ferme portugaise, 1956-57,  huile sur toile, 60 x 73 cm - ci-dessous  deux études (aquarelle gouachée 20,5 x 27,5cm, et pastel gras, 20,5 x 27,5cm) - © Fondation Théodore Strawinsky


Th. Strawinsky, Bord du lac de Neuchâtel ou Hiver sur le lac de Neuchâtel, 1950,  huile sur carton, 33 x 41 cm - ci-dessous  étude à la mine de plomb sur papier 25 x 35cm - © Fondation Théodore Strawinsky



Pour clore cette brève présentation, une photo d'Igor Stravinsky avec son fils Théodore, non datée, trouvée sur le site de la Fondation Igor Stavinsky, et une autre de lui en 1985, âgé de 78 ans.

© Fondation Igor Stravinsky

Ouvrages parus :

Théodore Strawinsky, texte de Maurice Zermatten, Paris : éd. Galerie Suisse, 1984, 157 p., ill. coul.
Théodore Strawinsky : L’oeuvre monumentale, texte de Maurice Zermatten, Anzola d’Ossola : Fond. Arch. Enrico Monti, 1990, 165 p., ill. coul.
STRAWINSKY, Théodore, Le message d’Igor Strawinsky, Lausanne, éd. de l’Aire 1980 (réédition), 127 p.
Les dessins de Théodore Strawinsky, textes de Denise Strawinsky et Edith Carey, 1999 (catalogue d’exposition), 64 p., ill. coul.
Théodore Strawinsky, textes de Sylvie Visinand et Margrith Fornaro, 2006 (monographie élaborée en complément de l’exposition rétrospective au Musée Neuhaus, Bienne), 158 p., ill. coul. et photos n/b

dimanche, mai 31, 2015

La petite musique des sphères

Gilles Chambon, La petite musique des sphères, huile sur toile, 55cm x 70cm, 2015

Sans être disciple de Pythagore et célébrer la précision mathématique de l’univers, on peut s’émerveiller des variations musicales que la lumière improvise dans les feuillages des arbres au travers d’un vitrage, et admirer les belles rondeurs que nous offre la vie sublunaire.

dimanche, mai 24, 2015

Prométhée dérobant le feu dans la forge de Vulcain

 
Gilles Chambon, Prométhée dérobant le feu dans la forge de Vulcain, huile sur toile 60x70 cm, 2014
La forge de Vulcain est un thème très prisé aux XVIe et XVIIe siècles. Il est en général allégorique : il est la plupart du temps utilisé pour représenter le feu dans les séries allégoriques des quatre éléments, et l’hiver dans le cycle des quatre saisons. Il est aussi parfois allégorie de l’art appliqué (voir par exemple le tableau de Vasari, commandé par François de Médicis, lors de la création de son Accademia delle Arti del designo)… voire de l’industrie, dont les hauts fourneaux ont longtemps été le symbole depuis le XIXe siècle.

Le feu est un élément très puissant de l’imaginaire. Dans la mythologie gréco-latine, il est un peu comme le fruit défendu de la Genèse. Zeus/Jupiter refuse de le donner aux hommes, par peur qu’ils ne l’utilisent pour se libérer de son autorité. C’est le titan Prométhée, pris de pitié pour les premiers hommes souffrant du froid, qui décida de le dérober dans la forge d’Héphaïstos/Vulcain. Il y pris une braise rougeoyante, la cacha dans une tige creuse de fenouil, puis il redescendit sur la Terre et l’offrit aux hommes. Il leur apprit à se chauffer, à faire cuire leur nourriture, à forger. Mais une nuit, Jupiter vit les lueurs sur la Terre et découvrit qu’on lui avait volé le feu. Il entra dans une terrible colère et ordonna à Vulcain d’enchaîner Prométhée au sommet du Caucase, puis envoya un aigle dévorer son foie. Le supplice devait durer éternellement, puisque le foie se régénérait sans cesse. Mais finalement Hercule, fils de Jupiter, vint délivrer Prométhée.

Le feu et la pomme sont, pour notre imaginaire, à la source de la civilisation.
Pour la tradition Judéo-chrétienne, Adam et Eve, qui étaient au paradis terrestre, sont entrés dans l’Histoire en désobéissant à Dieu, et en s’en remettant ainsi aux épreuves découlant de l’exercice du libre arbitre et de la soumission aux passions, symbolisés par l’arbre de la connaissance du bien et du mal, et par la pomme.
Pour les Grecs, les premiers hommes étaient plutôt confrontés à une terre inhospitalière. C’est grâce à toutes les avancées techniques que permit le feu apporté par Prométhée qu’il entrèrent dans la civilisation, mais aussi dans le terrible cycle des guerres. N’oublions pas que Vulcain, dans sa forge, fabrique les armes de Mars, dieu de la guerre.

Notre siècle rejoue d’une certaine façon le mythe de Prométhée : la société occidentale, ultra technologique, éprise d’intelligence et de liberté, et ayant pris ses distances avec l’autorité religieuse, se trouve confrontée aux dangers que font peser sur son avenir les conséquences néfastes de ses inventions ; et elle se trouve aussi en but aux violentes menaces de ceux qui ont choisi de rester sous le joug de Dieu... et qui veulent lui dévorer le foie !

Ma peinture synchronistique associe des fragments d’une création personnelle antérieure représentant une allégorie du feu, un tableau d’Albert Gleizes « reforgé » pour la circonstance (Paysage, 1912, Solomon R. Guggenheim Museum, New York), et le Vulcain – devenu Prométhée – d’une toile de Jacopo Bassano (La forge de Vulcain, ca 1585, Musée du Prado, Madrid).