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| Gilles Chambon, "Perspective philosophique", huile sur toile 45 x 70 cm, 2022 |
Idées de droite, idées de gauche, réactionnaires, progressistes, néo-machins et crypto-bidules, fascistes, racistes, anti-ceci, anti-cela... La pensée politique a rarement été aussi schématique et partisane qu'aujourd'hui. Le recul historique nous montre qu'aucun système de gouvernement des sociétés humaines n'est parfait, mais que leur évolution sur la longue durée peut apporter certains éclairages sur les façons de résoudre les problèmes économiques et sociaux, endémiques à tous groupements humains, des plus étroits aux plus larges. Sur les façons aussi de résoudre les conflictualités intergroupes. Sachant d'autre part que toute médaille à son revers : quand on se dirige vers la lumière, on produit aussi de l'ombre.
Ce préambule était nécessaire pour tenter d'en finir avec les caricatures et idéologies à l'emporte-pièce. La particularité du monde d'aujourd'hui est qu'il est interconnecté en temps réel, et que l'expansionnisme humain, sur une planète aux dimensions modestes, commence à poser de sérieux problèmes.
Alors pour mieux renouveler le débat théorique sur les chemins et les formes de pilotage que doivent prendre au XXIe siècle les sociétés humaines, il est nécessaire de regarder les choses sous différents angles successifs :
1/ problème démographique et d'écologie
2/ problème de développement harmonieux des consciences individuelles (conditions de vie, éducation, amélioration de l'esprit critique)
3/ problème de managements politiques (systèmes d'organisation et de régulations intragroupes et intergroupes)
4/ problème de l'évolution de l'espèce (évolution de la procréation, rapport entre les sexes, gestion de la santé et des caractéristiques physiques et psychiques des individus, impacts technologiques – notamment IA)
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1/ problème démographique et d'écologie
Nous ne savons pas aujourd'hui comment procéder pour éviter l'accroissement délétère de la population humaine sur une planète dont les dérèglements majeurs sont liés directement à cette emprise démographique : nous étions quatre milliards en 1974, nous sommes maintenant huit milliards... alors que le meilleur étiage pour préserver la diversité biologique aurait été sans doute de limiter l'espèce humaine à trois milliards.
Certains, comme les libertariens, pensent que l'amélioration de l'humain par la technologie et que les possibilités d'expansion vers d'autres planètes, sont les seules façons de résoudre ce problème, à moyen ou long terme.
Les écologistes pensent que c'est la frugalité qui, si elle augmente aussi vite que l'expansion démographique, arrivera à limiter les effets délétères de l'invasion humaine sur toute la terre.
D'autres pensent que la pression démographique, en augmentant la conflictualité, finira par engendrer une déflagration mondiale meurtrière, qui réduira fortement les nombre d'humains, mais qui hélas produira aussi des dommages irréversibles sur la biosphère.
Trop peu de penseurs réfléchissent sur les possibilités d'inverser la croissance démographique : il est vrai que c'est très compliqué, parce que l'accroissement de la richesse et de la prospérité est lié à l'augmentation démographique, et parce que la décroissance (qui était à la mode chez les penseurs écologistes des années 80) mettrait en péril la nation qui s'y astreindrait vis à vis de celles qui cherchent la puissance par l'expansionnisme. L'idéal serait alors une instance régulatrice mondiale, capable de fixer à chaque pays des quotas de population ; mais pour cela il faudrait une gouvernance mondiale ayant les moyens de contraindre les récalcitrants... Évidemment on en est très loin. C'est même peut-être quelque chose d'impossible, car il n'est pas sûr qu'un gouvernement fédérant toutes les nations puisse être créé en l'absence de menace extérieure. Ce qui est certain, dans le monde tel qu'il s'est agrégé au cours de l'histoire récente, c'est qu'avec 197 états, il est beaucoup plus difficile de contrôler et planifier qu'avec un nombre réduit. On peut alors regretter que les empires coloniaux n'aient pas réussis à intégrer leurs conquêtes en donnant aux peuples soumis les possibilités de se faire une place normale dans l'empire, comme cela avait été en partie le cas dans l'empire romain, et que de fait la seule solution pour ces peuples ait été l'accès à l'indépendance, créant un grand nombre de nations nouvelles. On observe que la tendance actuelle est plutôt la constitution de blocs concurrents, chacun d'entre eux essayant de s'opposer aux autres ; donc expansionnisme et capitalisme, rien de bon pour endiguer la croissance ; le scénario le plus probable devenant hélas la déflagration mondiale que tout le monde redoute à juste titre. On blâme en occident la fermeture des frontières et la lutte contre l'immigration, mais ça peut être un moyen efficace de limiter au niveau mondial la croissance démographique, empêchant pour les États riche le renouvellement de population par l'extérieur, et obligeant les États démunis à modifier leurs logiques familiales ou claniques et à pratiquer le malthusianisme.
2/ problème de développement harmonieux des consciences individuelles (conditions de vie, éducation, amélioration de l'esprit critique)
Si les religions ont été depuis la nuit des temps un moyen efficace d'expliquer la condition fragile des hommes et de développer un imaginaire collectif pour souder ensemble des groupes humains se dévouant au même pouvoir invisible mais intangible, il est devenu évident, depuis le développement des connaissances liés à l'esprit des lumière et à la méthode scientifique, que les religions, si elle sont prises au pied de la lettre, confinent aujourd'hui à l'obscurantisme et à de multiples formes de régression. Par contre, tout le développement culturel marqué par l'histoire des religions peut toujours contribuer à renforcer le ciment de l'imaginaire collectif. Il ne faut donc pas les ignorer dans l'enseignement, mais plutôt les voir comme une sorte d'assaisonnement du savoir, capable de titiller les papilles intellectuelles pour s'attaquer aux problèmes relevant de la transcendance et de la métaphysique, pour lesquelles la science reste incapable de dire le réel.
La liberté de conscience et la liberté d'expression doivent donc être garanties, tant qu'elles respectent le corpus des connaissances acquises sur le monde matériel que nous partageons.
On peut se questionner sur les meilleures structures capables de promouvoir cette liberté et d'encourager la curiosité, nécessaire pour faire avancer la recherche. L'école publique accessible à tous reste aujourd'hui la solution la plus rationnelle. Mais elle n'est pas le seul instrument pour garantir le développement harmonieux et l'esprit critique. Le petit groupe humain (famille) qui enveloppe l'enfant jusqu'à l'adolescence est fondamental pour l'équilibre développement affectif/développement intellectuel. Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels parlaient de « l’abolition de la famille ». Ils espéraient dans la société communiste, un encadrement social des enfants dès le plus jeune âge. Cela montre surtout que ces deux hommes manquaient totalement de compétences et de connaissances sur ce que représente le noyau familial pour la formation de la psyché individuelle, dans toutes les formes de sociétés humaines depuis la nuit des temps, et son rôle fondamental (pour ne pas dire naturel). Ce noyau est évidemment variable selon les cultures, étendu aux mères, pères, grands-mères, oncles, tantes, adolescents du même groupe chez les chasseurs-cueilleurs, organisé de façon patriarcale (père et frères dominants) dans beaucoup de régions d'Europe de l'Est et Moyen-Orient (cf. O. Todd), limité au couple et ses enfants dans la famille occidentale bourgeoise classique (couple et enfants avec père et fils aîné dominants), ou encore famille occidentale moderne (couple et enfant sans statut dominant pour l'un des parents ou l'un des enfants). La nouveauté est l'apparition de nombreuses familles recomposées, dans lesquelles les rôles de chacun s'entremêlent, source de conflictualité mais aussi d'ouverture, de fluidité. La liberté de formation des familles, beaucoup plus grande qu'auparavant, est un bienfait à condition qu'elle reste encadrée par des règles qui garantissent les mêmes droits à chacun.
3/ problème de managements politiques (systèmes d'organisation et de régulations intragroupes et intergroupes)
Dans toutes les formes d'organisations collectives, tous les individus sont concernés mais tous ne s'investissent pas de la même façon, et tous n'ont pas forcément la même autorité. Le principe de la démocratie est que ceux qui ne s'investissent pas délèguent l'action à quelqu'un qui les représentera ; parce qu'ils ont confiance en lui ou elle, confiance d'une certaine façon dans son autorité. Le jeu des délégations successives, à différentes échelles, avec toujours une mise en concurrence des équipes délégataires représentant différents groupes, permet le fonctionnement démocratique, avec un délai de validité plus ou moins long (en général quelques années) après lequel les délégations se renouvellent. Mais cette hiérarchie des responsabilités et du pouvoir de décision ne fonctionne bien que s'il y a consensus sur les valeurs les plus importantes du groupe, qui sont inscrites dans une constitution ou une charte, et sur les règles de fonctionnement, fixées par les lois et règlements. Il y a cependant plusieurs écueils qui perturbent de façon endémique les systèmes de gouvernance démocratique. Pour obtenir le soutien de ceux qu'ils vont représenter, les élus ont naturellement tendance à exagérer les promesses ; ce qu'on nomme le populisme. Et leur autorité (basée sur les connaissances et compétences individuelles) a parfois été mal évaluée, l'expression partisane prévalant en général largement sur les réelles compétences. Le mythe de l'égalité absolue entre les humains a tendance à fausser la donne, parce qu'il tend à dénier toute forme de supériorité, de hiérarchie, et laisse penser que n'importe quel individu, pourvu qu'il en ait la volonté et qu'il soit adoubé par sa base, et capable d'assumer l'autorité et la prise de décisions. D'où l'émergence des théories que l'on nomme "néo-réactionnaires", qui veulent limiter l'exercice de la démocratie à ceux qui ont les capacités intellectuelles nécessaires pour comprendre le monde et pouvoir diriger les groupes humains de façon plus rationnelle et plus efficace. C'est là qu'on voit combien la notion d'égalité peut être un piège, mais aussi combien la remettre en question peut être dangereux. En fait il faut constater qu'il n'y a pas d'égalité de fait, mais qu'un des rôles d'une société est permettre une fluidité des individus (ils peuvent monter dans l'échelle sociale s'ils sont performants, et descendre s'ils ne le sont pas assez). Une société doit aussi à tous ses membres, solidarité et assistance, sans jamais essentialiser ceux qui a un moment donné ont besoin d'assistance. Le devoir principal de la société est de les aider à sortir de l'assistance, pas de les encourager à y rester, ce qui est un des travers de l'état social. Et là il faut revenir sur les fondements du socialisme dont les penseurs n'envisageaient l'émancipation des défavorisés que par une lutte collective, comme s'il devait rester impossible aux individus de progresser par eux-mêmes... Au contraire, il fallait selon eux, renforcer la conscience de classe (démunie, exploitée) pour pouvoir renverser l'exploiteur. C'est une vision très noire de la société, dans laquelle chaque groupe ne souhaiterait que la soumission et l'exploitation pour l'un, et que la révolution pour l'autre. En fait cette analyse est dangereuse parce qu'elle postule que les inégalités ne résultent que d'un système d'exploitation et de domination pervers, dont les bénéficiaires ne souhaitent que l'éternelle reconduction. Le système patriarcal, qui est le modèle réduit de cette conception de la société, a des causes très terre à terre dans la protohistoire où il fallait optimiser les qualités individuelles (force physique pour les hommes, protection et soin pour les femmes) si on voulait survivre dans le monde hostile. Cette répartition des rôles s'est perpétué si longtemps qu'elle a impacté la biologie-même des sexes, et s'est ancrée dans la plupart des civilisations humaines. Mais au sortir de la protohistoire, les conditions de développement des sociétés ont peu à peu changé, créant un décalage entre les structures sociales anciennes et les exigences nouvelles... Le changement des conditions de vie et donc des besoins en efficacité évolue toujours beaucoup plus vite que les structures héritées d'un passé ancien. D'où ces tiraillements et ces tâtonnements pour réactualiser les structures sociales. Aujourd'hui où l'intelligence est devenue le moteur principal de l'évolution des sociétés humaines, et où la force physique n'a plus vraiment d'intérêt, il est évident que l'égalité des sexes doit concourir à mobiliser tous les cerveaux. Il reste que la biologie humaine n'évoluant que très lentement, les hommes et les femmes continuent à être physiquement (et sans doute psychiquement) très différents. Mais ils ne doivent pas être essentialisés, et pourront peut-être à l'avenir se rapprocher physiquement (chez certains mammifères, les différences physiques entre les deux sexes sont très faibles). Cela nous amène au point 4/.
4/ problème de l'évolution de l'espèce (évolution de la procréation, rapport entre les sexes, gestion de la santé et des caractéristiques physiques et psychiques des individus, impacts technologiques – notamment IA)
L'évolution du rapport entre les sexes accélère énormément en ce début de XIXe siècle. L'archaïsme du patriarcat ne correspond plus ni aux mentalités ni aux besoins de la société hyper concurrentielle et médiatisée dans laquelle nous vivons (en occident mais aussi dans de plus en plus nombreux pays du monde). La fluidité, l'adaptabilité, la réactivité, sont des atouts que seule peut apporter une société où tous les individus sont libres et peuvent s'engager sur les voies qui leurs correspondent le mieux. Donc les hommes cessent de dominer les femmes, et c'est heureux. Le partage de l'éducation apportée aux enfants se répand petit à petit. On peut aussi imaginer que l'explosion actuelle des théories de genre, et de déconstruction du masculin, sont une prémisse à une évolution biologique de l'espèce humaine, qui rebattra peut-être les cartes. À ce propos le développement rapide de l'IA et des technologies médicales (IoT, IoB), annonce aussi une réévaluation des statuts individuels dans la société. Aides pour compenser toutes formes de handicaps et de déficiences humaines, dont celles liées à la vieillesse, implants de toute nature, et en définitive un chemin tracé vers le transhumanisme, qui fait peur à beaucoup mais qui paraît de plus en plus inéluctable. D'autant que si on refuse l'évolution biotechnologique, il n'est pas impossible qu'un jour, une forme de conscience (non individuelle) émerge des réseaux connectés de l'IA et de la maîtrise qu'ils auront des systèmes de production matériels. Et que la dynamique de cette conscience soit de supplanter les consciences humaines individuelles. On est là bien sûr dans le registre de la science-fiction, mais l'histoire nous montre que celle-ci est parfois rattrapée, ou même dépassée par la réalité. Le fantasme d'une guerre avec les extraterrestres n'est en fin de compte que la prémonition d'une guerre entre l'homme et ses créations d'IA les plus sophistiquées. Et si le lecteur veut bien me suivre en prenant un recul suffisant pour contempler (de Sirius) l'évolution de la vie sur notre petite planète, il verra qu'il y a beaucoup de hasards et peu de stratégies, beaucoup d'imagination et beaucoup d'échecs, mais que globalement l'apparition de la conscience individuelle et de l'intelligence humaines est inscrite dans la flèche de l'évolution, et que si on s'efforce de comprendre sa trajectoire, on se demande si tout ça n'a pas pour but de créer quelque chose qui puisse se répandre dans l'espace intersidéral... Et dans ce domaine, la fragilité biologique du vivant est un gros obstacle. Il n'est donc pas interdit de penser que l'apparition de la vie n'est qu'une étape, une façon de créer la conscience, et que la prochaine étape est peut-être celle où cette conscience se détachera du "vivant biologique", pour mieux affronter le vaste univers. Nous autres humains avons donc du souci à nous faire... mais rien n'est écrit. Simplement restons ouverts aux exigences du progrès et tenons-nous sur nos gardes.

