présentation des peintures synchronistiques

lundi, septembre 29, 2008

Descente aux enfers

Le rameau d’or, huile sur toile, 100x65 cm, G. C., 2008

Les héros et les poètes ont souvent bravé l’enfer : Thésée et Pirithoos, Hercule, Orphée, Enée, Dante… ont franchi l’Achéron de leur vivant, en quête de savoir mystérieux ou d’amour improbable.

Mon tableau indique que Dali a aussi découvert le passage secret qui mène aux enfers ; mais toujours prudent, il s’est déguisé en Enée pour se faire accompagner de la sibylle de Cumes (telle que l’a représentée A. del Castagno) et de son fameux rameau d’or, qui seul permet d’espérer un retour vers le soleil.

Dans le lointain, la cité infernale de Dité n’est autre que la Poste Centrale de Madrid, où transitent toutes les cartes postales du Prado, et qui enferme donc les âmes des plus grands peintres. Les démons, qu’ils ont eux-mêmes créés, tourmentent une cohorte de damnées. Parmi ces malheureux, on reconnaît quelques personnalités politiques, que le goût du pouvoir ou de la célébrité a dû entraîner sur la mauvaise pente.

A gauche, une curieuse créature à langue de caméléon implore le peintre : il ne s’agit pas d’un démon, mais de Picasso, incarné selon l’apparence symbolique que lui avait attribué le maître de Figueras dans un portrait de 1947. Il semble que Picasso soit condamné à garder pour l’éternité cette forme ridicule, puni d’avoir de son vivant défiguré de nombreuses femmes avec son pinceau. Mais Dali, sans pitié pour son rival catalan, lui fait signe de rejoindre le troupeau des âmes perdues.

samedi, septembre 13, 2008

Supplément d’âme


maison Sutyagin, Arkhangelsk




















Certains objets, certaines maisons, certains paysages, ont un supplément d’âme (même s'il s'agit, comme sur cette photo, du rêve d'un brigand). On ressent en les approchant quelque chose de parfois indicible, mais néanmoins toujours irréfutable.
On peut comprendre cela en considérant que l’aspect des choses est le résultat de leur histoire, la trace durement martelée, ou au contraire modelée en douceur, des actions qui ont conduit à leur donner forme et identité. Si l’ensemble de ces actions est purement mécanique, et ne comporte qu’une faible part de pensée, et encore moins d’amour ou de désir, si l’élaboration de la chose considérée s’est faite en vase clos, sans confrontation aux forces contradictoires qui animent la réalité ; alors cette chose, quelle qu’utile ou adaptée qu’elle puisse être, ne possède pas beaucoup d’âme. Et c’est le cas de la plupart des objets et paysages produits par les sociétés modernes. Le supplément d’âme ne viendra, alors, que si la chose est pourvue d’une certaine pérennité, et qu’elle est capable de se transformer, d’intégrer dans son apparence la réponse apportée aux forces du réel qui ont agi sur elle depuis sa fabrication.

Les seuls objets qui ont déjà une âme en sortant des mains de leurs créateurs sont de trois catégories :
- les œuvres d’art, parce qu’avoir une âme est leur raison d’être
- les objets de très haute technologie dont la forme extérieure rentre en ligne de compte dans l’efficacité, et dont la mise au point a demandé beaucoup d’inventivité et de longs efforts aux chercheurs
- les objets traditionnels, dont l’apparence codifiée charrie une chaîne d’histoire humaine immémoriale.

On convoque souvent la beauté, pour parler de ce supplément d’âme ; mais la beauté est un concept trop restrictif, qui laisse à l’écart beaucoup de formes qui ont pourtant une âme ; le charme convient mieux pour nommer ces lieux, choses, ou êtres d’où émane une certaine mélopée secrète, et dont le pouvoir d’envoûtement peut comporter bien des dissonances et bien des imperfections.

On peut aussi distinguer deux espèces, dans les choses dépourvues d’âme :

- il y a celles qui ne paient pas de mine, dont la banalité et le prosaïsme fonctionnel, dont l’indigence spirituelle et la platitude plastique s’affichent clairement ; celles-ci font les sociétés grises.
- Et puis il y a celles que leur créateur maquille machiavéliquement – ou désespérément, pour faire croire aux naïfs qu’elles ont une âme, et pour prendre au piège les lourdauds, comme un pêcheur trompe les poissons avec un vulgaire morceau de papier brillant.

Dans notre société, où la consommation et le pouvoir d’achat sont devenus l’alpha et l’oméga du bonheur, les fabricants d’objets jouent au maximum la carte du désir et de la séduction. C’est pourquoi ils maquillent grossièrement et abusivement leurs produits sans âme. Voyez tous ces jouets aux couleurs et aux formes outrancières, destinés à conditionner les plus petits ; voyez, pour les plus grands, toutes ces jolies femmes qui affichent leur physique avantageux dans quatre-vingt-quinze pour cent des publicités, quel que soit le produit vendu ; voyez ces minables pavillons de banlieue, où le constructeur appose fièrement un fronton de pacotille ou une colonnade totalement déplacée ; voyez ces villages proprets et fleuris où déambulent des touristes en quête d’un folklore désuet et frelaté. La société de consommation, en exploitant l’âme des lieux anciens, fait fuir l’âme de ces lieux et, à coup sûr, elle est totalement incapable de donner une âme aux choses qui n’en ont pas. C’est peut-être cela, le désenchantement du monde.