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Gilles Chambon, Au-dessus du vide (vision synchronistique), huile sur toile, 73 x 54 cm, 2022
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Nous avons deux
consciences : celle de l'ici maintenant, de nos interactions quotidiennes
avec la terre et les terriens vivants. Et celle de l'au-delà, celle qui nous
relie à ce que nous connaissons par entremise, par souvenirs, ou par
imagination, mais que nous ne pourrons jamais fréquenter : le passé disparu,
l'avenir des générations futures, l'espace lointain hors de notre petit système
solaire. Ainsi notre réel est un très petit bout, microscopique, de ce que nous
nommons l'univers. On peut appeler cela notre finitude. Et peut-être est-ce
cette seconde conscience qui nous distingue des animaux ; eux n'ont que la
première conscience, celle de l'ici maintenant. Les anthropologues et les
archéologues fixent souvent comme preuve de l'humanité de nos lointains ancêtres
le fait qu'ils enterraient leurs morts... Et en effet on se soucie de nos morts
quand on ne les oublie plus après leur décès, et quand on voudrait les
prolonger dans l'au-delà. Cette seconde conscience est un accélérateur de
l'évolution. Dès qu'on sait qu'il y a un au-delà, on cherche inlassablement à
trouver les moyens de l'explorer, soit par petits pas, en allongeant la vie, en
voyageant au-delà de la terre, en rendant plus vivants les souvenirs, soit en
s'appuyant sur l'aide d'éventuels êtres ou procédés inconnus, sortis
d'hypothèses admissibles par notre esprit. Les dieux, les anges, les
extraterrestres, les fantômes ; les trous de ver (raccourcis dans
l'espace-temps), la cryogénisation, les intrications quantiques, le
transhumanisme, etc.
Mais la coexistence de ces deux
consciences nous pose un autre problème : le besoin de savoir pourquoi. Les
animaux ne se demandent pas pourquoi ils sont là, maintenant, et pourquoi ils
n'y seront plus demain. Nous, cette question nous obsède : si l'univers dont
nous analysons les signaux lointains est si vertigineusement vaste, si le temps
d'existence des êtres vivants peut aller de quelques secondes à des milliers
d'années, pourquoi sommes-nous enfermés dans cet habit trop étroit qu'est le
temps d'une vie humaine ? Nous savons un peu comment notre conscience se
forge : en refaisant en accéléré, de l'embryon (blastula, morula, etc.) jusqu'à
l'adolescent, le lent parcours de l'évolution jusqu'aux humains. Mais nous ne
savons pas pourquoi cela s'arrête parfois petit à petit, avec l'obsolescence
sénile du cerveau, parfois brusquement, quand le corps meurt et s'arrête de
fonctionner. La vie est apparue ; pourquoi ? la conscience est
apparue ; pourquoi ? la double conscience (humaine) est
apparue ; pourquoi ? Est-ce une caractéristique intrinsèque de
l'univers global, que de faire surgir dans l'espace-temps des micro-consciences
multiples capables d'en saisir certains rouages... pour l'investir peut-être
dans son entier ?
Mais le cerveau humain n'est-il
pas encore trop archaïque pour comprendre ne serait-ce que le commencement de
ces problématiques ? Peut-être que ce qui compte est que cette double
conscience, et l'insatisfaction fondamentale qu'elle engendre, agissent comme
un moteur pour pousser la créature dans le sens d'une évolution dont il ne peut
comprendre la raison ? Ce que nous partageons encore avec les animaux,
c'est ce que l'on appelle l'instinct, cette force obscure qui les pousse à agir
dans un sens plutôt que dans un autre, sans raison apparente, mais parce ce que
le vécu des milliers de générations antérieures a laissé quelques traces
incrustées dans les gènes. Alors, lorsque nous ne pouvons comprendre où nous
emmène le chemin, laissons-nous guider comme les animaux, par notre instinct.
Et sachons que si, quand on est dans le brouillard des situations compliquées,
l'instinct conseille statistiquement la meilleure réaction, il est des cas où
il se trompe. S'il y a une sorte de plan qui régit le sens de l'évolution, la
part du hasard et de la chance laisse possiblement toutes les portes
ouvertes ; il y a mille façons d'aller vers la destinée, et aussi mille
façons d'échouer, même si l'on suit le bon chemin. C'est pourquoi sur ces
questions qui dérivent de la double conscience, et qui ne concernent donc pas
notre quotidien, il est difficile, peut-être impossible de donner raison à l'un
et tort à l'autre. Alors que chacun suive ses intuitions et parie sur sa propre
ligne d'errance... Le Dieu, ou le Diable, finira bien par décider pour lui.
gilles Chambon