présentation des peintures synchronistiques

vendredi, janvier 18, 2019

Faunes et chèvres accompagnant l’enfance des dieux

Louis de Boullogne, L'enfance de Bacchus, c 1700-1710, huile sur toile, 152 x 190 cm, Dundee Art Galleries and Museums Collection (Dundee City Council), UK
Jacob Jordaens, Jupiter enfant nourri par la chèvre Amalthée, c. 1640, dessin à la craie noir et crayon, encre brune et gouache, 37 x 46 cm, musée de l'Ermitage, St Petresboug
François Verdier, La naissance d'Adonis, c. 1698, huile sur toile 222 x 189 cm, Collection du château de Versailles
Les peintres du XVIe et XVIIIe siècle ont abondamment illustré l’enfance de trois divinités de la mythologie gréco-romaine : Jupiter, Bacchus, et Adonis. Pour ce dernier il s’agit en fait de sa naissance particulière, puisqu’il est retiré du ventre de sa mère Myrrha transformée en arbre à myrrhe (Ovide, Métamorphoses, X, 500-518). Pour les deux autres, voici les légendes :

Zeus/Jupiter, lorsqu’il était bébé, fut caché en Crète, dans une grotte entourée de forêts sur le mont Ida, ou le mont Ægéon. Sa mère Rhéa l’avait soustrait à la vigilance de Cronos/Saturne, qui dévorait ses enfants. Le futur roi de l’Olympe fut donc confié aux soins de la nymphe Adrastée et de sa sœur Ida, l’une et l’autre filles du roi Mélissé, ainsi qu’à la nymphe-chèvre Amalthée. Il mangeait le miel récolté par ses nourrices et recevait le lait d’Amalthée. Les Curètes/Corybantes - rappelant les satyres de Bacchus - attachés à la suite de sa grand-mère Gaïa (déesse de la terre), entouraient l’enfant-dieu et avaient pour mission de danser en tapant sur leurs boucliers, couvrant par ce vacarme les vagissements du bambin afin que Cronos ne le découvre pas. Ovide relate aussi que le jeune Jupiter, un peu brutal, cassa un jour une corne à la chèvre Amalthée. Adrastée la récupéra et la donna à l’enfant, remplie de fruits succulents. Elle devint par la suite la corne d’abondance, symbolisant richesse et fructification.

Nicolaes Pietersz Berchem, La nourriture de Jupiter, C. 1660, huile sur panneau 21 x 24 cm, High Museum of Art, Atlanta

Pietro Santi Bartoli, Planche copie d'un bas-relief romain représentant la nymphe Amalthée nourrissant Jupiter, in Admiranda Romanarum antiquitatum vetsigia, Rome, 1693, in-folio
Pour Bacchus, qui est le fils de Jupiter et de Sémélé, voici le résumé du mythe : Héra/Junon, jalouse de Sémélé, avait convaincu la jeune femme de demander à Zeus/Jupiter de pouvoir le contempler sous son véritable aspect divin et incandescent ; la malheureuse Sémélé en fut réduite en cendres. Jupiter sauva alors Bacchus, en l’ôtant du ventre de sa mère et en l’enfermant dans sa cuisse jusqu’au terme de la gestation. C’est pourquoi on disait de Dionysos/Bacchus qu’il était deux fois né. Dans une autre légende, il avait d’abord été le fils de Zeus et de Perséphone, et à sa naissance, tué et découpé en morceaux sur ordre d’Héra. Athéna avait récupéré son cœur, avec lequel Zeus féconda ensuite Sémélé. Après sa seconde naissance, le bébé fut remis à Hermès/Mercure qui le confia aux nymphes du mont Nysa. Étymologiquement, Dionysos signifie le Zeus de Nysa. Nysa est une contrée mythique (ville ou montagne) située à l’est de la Grèce, rappelant l’origine orientale du culte dionysiaque. C’est donc dans les parages de Nysa que le jeune dieu fut caché dans l’antre des nymphes, pour échapper à Héra qui voulait le faire périr. Il était nourri du lait des chèvres, comme son père l’avait été également, et évoluait en compagnie du dieu Pan, de Silène, et des satyres.

Nicolas Poussin, L'Enfance de Bacchus, c 1626 or 1630, huile sur toile 135 x 168 cm, Musée Condé, Chantilly

Andrea Procaccini, d'après Carlo Maratta, Bacchus enfant confié par Mercure au soin des nymphes, gravure 30,8 x 43 cm, vers 1720-30
Hyacinthe Collin de Vermont, Bacchus confié par Mercure aux nymphes du mont Nysa, 1724, huile sur toile, 133 x 171 cm, Musée des beaux-arts de Tours
Ces analogies ont entraîné chez les peintres une certaine porosité des motifs employés pour représenter les trois enfances, à tel point d’ailleurs qu’il arrive de trouver des erreurs de titre, les experts confondant parfois le jeune Bacchus avec Jupiter bébé ou avec Adonis. Par exemple ce dessin, attribué à Gérard de Lairesse, et passé en vente chez Million en mars 2017 :

Attribué à Gérard de Lairesse, titré "L'enfance de Baccus", dessin et encre brune, 32,6 x 48 cm, vente Million mars 2017
Il était titré « L’enfance de Bacchus ». Or il pourrait tout aussi bien s’agir de l’enfance de Jupiter, puisque l’on voit un faune/satyre traire une chèvre, pendant qu’un autre passe le pot de lait aux nymphes qui vont donner à boire au bébé à l’aide d’une corne faisant office de biberon (allusion à la corne d’Amalthée ?) ; au fond à droite, on aperçoit un groupe de danseurs, qui pourraient être des corybantes. Mais si l’on regarde plus attentivement le dessin, on s’aperçoit que l’arbre qui est au milieu du groupe de nymphes à une forme humaine féminine : il s’agit de Myrrha métamorphosée en arbre, et le bébé est donc en fait Adonis, qui vient d’être extrait de l’écorce de l’arbre maternel.

L’attribution à Gérard de Lairesse est tout aussi incertaine. On pourrait rapprocher ce dessin des travaux des élèves de Simon Vouet, et en particulier de ceux de Nicolas Chaperon, grand admirateur de Poussin et familier des scènes mêlant nymphes, satyres, chèvres, et bébés. Il était aussi de ceux qui n’ont pas hésité à utiliser des schèmes analogues pour des légendes différentes ; sa composition la plus connue « L’alliance de Bacchus et de Vénus », dont il existe plusieurs dessins préparatoires, une gravure, et deux peintures (voir  Nicolas Chaperon 1612-1654/55 ; Du graveur au peintre retrouvé, Nîmes Musées / Actes Sud, 1999), est quelque peu énigmatique et a parfois été confondue avec une « Enfance de Bacchus ».

Nicolas Chaperon, L'alliance de Bacchus et de Vénus, c. 1639, huile sur toile 76 x 98 cm, Dallas Museum of Art, Texas

Nicolas Chaperon, dessin préparatoire pour L'alliance de Bacchus et de Vénus, c. 1639, pierre noire sur papier 27,6 x 37,6 cm, musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon

Nicolas Chaperon, gravure de  L'alliance de Bacchus et de Vénus, 1639, eau forte 29,5 x 38,5 cm
La bonne interprétation est donnée par le texte de la gravure exécutée par Chaperon lui-même : « Bacchus aime, et l’Amour boit » : c’est donc Cupidon, fils de Vénus, qui boit le lait de la chèvre, tandis que Bacchus est invité par Vénus à aimer une nymphe endormie. Cette devise formulée par Chaperon est un avatar de celle qu’avait donnée l'auteur latin Térence, et qui a séduit, à la Renaissance, tous ceux qui voulaient contrer le puritanisme protestant : « Sans Cérès et Bacchus, Vénus se refroidit » ; en d’autres termes, sans bonne table et bon vin, l’amour est frigide… De nombreux tableaux, de Tintoret à Goltzius, illustrent cette maxime. Beaucoup ont d’ailleurs abandonné Cérès pour ne retenir que l’alliance Bacchus / Vénus ; par exemple le merveilleux tableau de Rosso Fiorentino qui ornait jadis la Galerie François 1er du château de Fontainebleau, et qui se trouve maintenant au musée national d’histoire et d’art de Luxembourg:

Rosso Fiorentino, L'alliance de Bacchus et de Vénus, c. 1531-1532. huile sur toile 209,5 x 161,5 cm, Musée national d'histoire et d'art, Luxembourg
Giacinto Gimignani, "Sans Bacchus et Cérès, Vénus se refroidit", 1653, huile sur toile 230,5 x 342,5 cm, localisation inconnue
Abraham Janssens van Nuyssen, Cérès, Bacchus, et Vénus, c. 1605-1615, huile sur toile, 235 x 184 cm, Brukenthal National Museum, Sibiu, Roumanie


Mais revenons au tableau de Nicolas Chaperon : le motif du faune maintenant la chèvre pour que le bébé puisse téter est très largement inspiré d’un groupe semblable dans « La nourriture de Jupiter » de Nicolas Poussin, que Chaperon admirait et dont il a repris beaucoup d’éléments de composition (d’où peut-être le peu d’estime que lui portait Poussin).

Nicolas Poussin, La nourriture de Jupiter, c. 1636-37, huile sur toile 96,5 x 121 cm, Londres, Dulwich Picture Gallery
Le groupe associé à la chèvre dans deux toiles de N. Chaperon comparés au groupe de N. Poussin
Notons cependant que Poussin lui-même avait-là imité une composition de Giulio Romano.

Atelier de Giulio Romano, Jupiter tétant Amalthée, c. 1535 huile sur panneau 110,8 x 142,1 cm, Royal Collection trust, UK
Giulio Romano, Jupiter tétant Amalthée, entre 1514 et 1535, dessin 39,7 x 55,1 cm, British Museum, Londres

Voici l'autre tableau où Chaperon a également traité « La nourriture de Jupiter » et repris le groupe faune/chèvre/bébé/nymphe ; il est aujourd’hui à l’Ackland Art Museum (Caroline du Nord):

Nicolas Chaperon, La nourriture de Jupiter, c. 1640 guile sure toile 99 x 136 cm, Ackland Art Museum, the University of North Carolina
Il existe un dessin préparatoire qui montre d’ailleurs le glissement de position de la chèvre, patte en l’air maintenue, et montrant son flanc (comme dans l’alliance de Bacchus et de Vénus), à celle du tableau définitif, qui montre son postérieur, tandis que le bébé, lui, est passé de trois-quarts dos à trois-quarts face.

Nicolas Chaperon, dessin préparatoire à "la nourriture de Jupiter", pierre noire, encrebrune et lavis brun, rehauts de gouache, 27 x 29,5 cm, Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon
J’ai aussi découvert récemment un modello (petite étude préparatoire à l’huile destinée à convaincre le client avant réalisation d’un tableau de plus grandes dimensions) pour une « Nourriture de Jupiter », qui pourrait bien être encore une variante étudiée par Nicolas Chaperon:

Nicolas Chaperon ?, La nourriture de Jupiter, huile sur toile 38 x 55 cm, collection privée
On retrouve en effet sur ce tableautin (dont l’ancienneté est attestée par l’utilisation d’un enduit préparatoire rouge), le groupe du bébé et du faune tenant la chèvre, dans une configuration très proche de celle du dessin du musée de Besançon pour l’alliance de Bacchus et de Vénus:


De plus la composition générale et la répartition des masses dans le paysage sont très inspirées de la petite bacchanale de Poussin, que Nicolas Chaperon connaissait certainement:

Comparaison de composition du modello de Chaperon avec la petite bacchanale de Nicolas Poussin (Louvre)
Le groupe des Corybantes sur la droite a quelques affinités avec celui du dessin attribué à Gérard de Lairesse, dont j’ai parlé en début d’article:


Mais le plus troublant du tableautin n’est pas là. On remarque au premier plan sur la droite, un renard lové contre les nymphes:

Que vient faire cet animal dans l’enfance de Jupiter ? En fait, dans la symbolique mythologique, rien ne justifie sa présence. Mais c’est un indicateur précieux pour l’attribution du modello à Nicolas Chaperon. On sait en effet que son protecteur et commanditaire principal était un certain Gilles Renard, « conseiller du roi, juge et censeur des questions militaires, archigénéral d’armée des cavaliers cuirassés et de l’infanterie… etc ». Ce qui fit d’ailleurs connaître Chaperon aux générations suivantes est un recueil de gravures qu’il fit des peintures de Raphael des loges du Vatican, et qu’il dédicaça au « très noble homme Monseigneur Gilles Renard ».
La planche de frontispice, qui montre un buste de Raphaël couronné par la Renommée, et contre lequel Nicolas Chaperon s’est représenté assis, laisse voir sur la gauche les armes de Gilles Renard (un amour couronnant un renard, accompagnés de la devise (en latin) : « la victoire cède à l’amant prudent »).

Nicolas Chaperon, Planche de frontispice du recueil de gravures représentant les peintures des loges du Vatican par Raphaël, dédié à Gilles Renard
Le renard du tableautin était donc certainement une façon discrète pour Nicolas Chaperon de rendre hommage à son commanditaire. Mais peut-être celui-ci n’a-t-il pas validé la proposition, et dans ce cas, aucun grand tableau n’est jamais venu immortaliser cette composition.